Barbara Flamand a lu "Les 10 petites négresses" de Bob BOUTIQUE (éditions Chloé des lys)

Qu’on se souvienne des « Contes bizarres », volumes 1 et 2 de l’auteur ! Ils étaient vraiment bizarres, ces contes.

Avec « Les dix petites négresses » B.B. a fait plus long et tout aussi bizarre, l’inhabituel, l’insolite, étant son terreau d’inspiration.

Un thriller ? Il ne s’agit pas d’un roman policier dans lequel un détective au flair infaillible finit par harponner l’assassin, non plus un récit d’épouvante à vous hanter la nuit. Alors de quoi s’agit-il ? Patience, vous dirait l’auteur. Chaque chose en son temps.

D’abord le titre. S’il est évocateur, il désigne pourtant un récit entièrement original.

Commençons, comme le fait l’auteur, à présenter les dix petites négresses, dix auteures à succès, de peau blanche : « dix folles pseudo-intellectuelles » ce qui nous donne déjà un avant-goût des descriptions qu’il va nous en faire, descriptions entourant un dessin trait sur lequel dix auteures de Chloé des Lys ne peuvent se méprendre. Les traits caractéristiques de ces dames sont d’une misogynie…provocante ! Mais, exprimée avec tant d’humour, que même une féministe d’un zèle ardent, ne pourrait qu’en rire au lieu de s’en irriter.

Il faut dire que le seul personnage masculin ne jouit non plus de la moindre complaisance de l’auteur : un homme gâché, abimé, retors et obèse de surcroît. Qui est-il ? Un éditeur.

Cette année, c’est sa maison d’édition « Chloé Délices » qui a obtenu le prix Concours. Il a invité dix candidates, les « pseudo-intellectuelles » dont une seule doit être la lauréate, dans l’île qu’il a achetée en Mer Noire et où il prendra sa décision.

Invitation tous frais payés jusqu’à l’île appelée "l’île des Couleuvres" D’abord en avion jusqu’à Bucarest, ensuite en car jusqu’à Sulina et de là, sur un chalutier roumain, à l’île.

Je ne me priverai pas de vous citer l’auteur : « …on aperçoit sur le pont, et même dans la passerelle du pilote, le spectacle le plus étrange et biscornu {………} à savoir dix dames patronnesses - prout ma chère - habillées comme on le faisait en 1920 pour aller à la plage du Touquet, qui vont et viennent en s’accrochant aux rambardes et glissières, et caquetant comme un troupeau d’oies. »

Hum ! Ces dames arrivent donc à destination : l’île des Couleuvres, rocheuse, sauvage, austère, sans végétation, sans bétail, sans âme qui vive, si ce n’est l’âme damnée de l’éditeur, Laurent Duciment. Les marins ont porté les valises jusqu’à sa bâtisse et puis sont repartis pour – selon les accords – revenir dix jours plus tard reprendre les dames.

Et le suspense, c’est pour quand ? Il faut dire que la matière est mince : une île déserte, dix femmes et un homme. A l’âme noire, il est vrai mais….dix femmes ! Elles peuvent se défendre ! Ah oui ! Il y a la mer d’où peut surgir… un amphybie, mi-homme, mi-requin, dégoûté de manger du poisson et qui se réjouit déjà de l’arrivée de chair fraîche.

L’île contiendrait un secret d’où la découverte serait fatale ? Non, non, non ! Le bizarre est le terreau de l’auteur, ne l’oublions pas ! Les événements vont se succéder durant dix jours , inquiétants, puis angoissants, puis effrayants et vous tenir en haleine jusqu’au final - inattendu, cela va de soi - que vous atteindrez en une seule lecture après avoir tourné les pages avec empressement (fébrilement pour les impatients).

Dix jours rythmés par une écriture qui ne s’attarde que sur le fait essentiel ou le détail caractéristique : « Pas un arbre, pas un buisson, pas un mouton ou une chèvre en vue, mais un aspect sauvage qui ne manque pas d’attrait et une grosse flaque de soleil qui plisse les yeux » . D’abord description simple, objective que l’auteur va poétiser par les quelques derniers mots.

Une de ses particularités est la connivence qu’il entretient avec le lecteur. Il lui dit d’attendre ou reconnaît que l’expression qu’il a utilisée n’est pas des plus heureuses. Sa désinvolture fait entendre qu’il n’est pas un littérateur qui fignole la forme, qu’il est un conteur. N’est-ce pas justement dans cette désinvolture au ton très personnel que s’affirme son écriture ?

On ne peut passer sous silence la couverture réalisée par Christine Brunet. Par son étrangeté et ses coloris subtils, elle répond parfaitement au contenu du livre qu’elle illustre ; elle est aussi attrayante que le titre.

Barbara Y. Flamand