Alain Magerotte
J'ai lu.... "Les vertiges de l'innocence"
de Barbara Flamand
par Alain Magerotte

Les Editions Chloé des Lys peuvent s’enorgueillir d’avoir édité ces «vertiges de l’innocence». Voilà un recueil de nouvelles 24 carats. 24 bijoux joliment ciselés.

Ce recueil se divise en trois parties précises :
1)Les vertiges de l’innocence. Nouvelles érotiques.
2)Les métamorphoses insolites. Nouvelles apparentées au Merveilleux.
3)Le génie et la peintre des labyrinthes. Nouvelles satiriques.

Mais quelque soit le genre, l’humour est partout, souvent grinçant. Anticonformisme certain et aspiration à la fois poétique et sociale. Parcourons à présent ces petites «merveilles» du genre.

1) Les vertiges de l’innocence.

LA LONGUE-VUE : A la fois réaliste et poétique, la longue-vue ou la transformation d’une petite fille, «Poupette», en femme et tout cela, décrit avec une grande pudeur.

L’HYMEN ENCHANTÉ : Une jeune fille jette son dévolu sur un hidalgo. Rien ne l’arrêtera pour ferrer le gaillard… vraiment rien… un «sommet» d’humour noir…

UN MERLE POUR TÉMOIN : Ici, le contexte social est mis en évidence. Maria, jeune fille au pair, est convoitée par Léopold, un homme riche. Séduite et ensuite se sentant trahie par Léopold, elle se vengera cruellement…

UN COUPLE FERVENT : L’auteure libère totalement le fantastique du vécu. A couper le souffle… et pas seulement bras et jambes (au premier degré) !

RAMON OU LE BEAU TÉNÉBREUX POUR FILLETTES : Paule et Barbara (9 et 10 ans) sont cousines. Elles jouent dans La Grande Chambre (sorte de grenier) avec un mannequin de couture baptisé Ramon. Jadis, la grand-mère de Paule et Barbara a quitté le domicile conjugal pour vivre avec un autre. Reconstitution d’une histoire similaire par les deux gamines. Jeu dans lequel il apparaît que l’une se glissera dans le moule social qu’on lui prépare, tandis que l’autre refusera les conventions…

2) Les métamorphoses insolites. L’HOMME AU CANOTIER : Dialogue entre Miroslav Pucherna et Irena Rubinova (doctoresse). Miroslav Pucherna se prend d’amitié pour un canard. Ce canard glissant sur les eaux est-il, par son mode d’existence, synonyme de liberté ? Et puis, un jour, il voit se canard se promener en famille, va-t-il aller vers lui ?... Cette «contrainte» va-t-elle l’en empêcher ?... «Je vais vous quitter très cher docteur. Merci de m’avoir écouté… merci d’avoir cru à mon récit alors que tous l’eussent trouvé enfantin, insensé».

«Parce qu’il est naturel, vous l’avez trouvé merveilleux; parce qu’il est merveilleux, vous l’avez trouvé naturel. Mais… parce qu’il contient l’un et l’autre, il contient son énigme. Une énigme de plus qu’il me faut déchiffrer.» A nouveau du fantastique libéré du vécu.

LA ROBE DE LUMIÈRE : Annabelle aurait-elle rencontré Dieu sous la voûte formée par les feuillages des grands arbres ? Apparition fugitive qu’elle va poursuivre jusqu’à sa rencontre avec le garde-forestier. «Le visage du garde se fronça dans un désagréable étonnement, mais, j’étais décidée à me taire. Le monde était trop vulgaire pour mériter ma confidence.»

LES MOUSTACHES : Jean, son chat Auguste, et Maryse, la petite-fille de 10 ans. Jolie fable où le port de la moustache (ou pas) joue un rôle prépondérant dans la relation affectueuse entre Jean et le chat Auguste.

LE TABLEAU: Il représente une foule arrachée à son dur quotidien pour atteindre cet ailleurs promis par une sorte de guide… «Ils croyaient en une destination et on comprenait que le jeune homme devant eux, emporté par son geste de ralliement, ne reviendrait plus jamais en arrière…»
Relation entre l’Art et le social. Le peintre avait déposé en cette toile qui couronnait trente ans de métier, une chose qui dépassait l’Art et le talent, qui dépassait sa sensibilité particulière… «Car cette chose appartenait depuis toujours à une humanité aux prises avec la misère et la souffrance… Il n’y avait plus là un peintre contemplant sa toile mais un homme parmi cette foule, refusant comme elle un passé d’injustices et se lançant dans une aventure supérieure. Le jeune homme était-il de ce monde ou l’avait-il inventé de toutes pièces dans le désir de marquer le visage humain d’une bonté et d’un courage exemplaires ? Comment porter l’art au degré de gravité de l’existence ? Comment, à travers la création rendre la puissance du souffle vital et représenter l’homme dans son aspiration la plus haute ?» «L’art doit créer la vie ! Car s’il est vrai que l’art naît de la vie, la vie naît également de l’art». Que dire de plus ?

LA GRENOUILLE : Christian De Bock est un jeune homme simple. Christian De Bock et la grenouille du Veypié, un étang. «Il n’y a pas de grenouille là. C’est trop profond». Christian prétend le contraire… il la voit… il la rejoint… il entre dans l’étang… à moitié… aux trois-quarts… tout à fait…
Il avait dit : «J’en ai assez d’entendre dire que c’est beau ou laid. Il n’y a rien de laid sous le ciel que, peut-être… nos âmes».

LA VILLE : L’auteure aborde la science-fiction par le biais de l’Etrange… Une femme s’échappe d’une clinique et se trouve dans une ville inconnue, radieuse. Elle entraîne dans ses déambulations une gitane. Le temps passe et cette ville, d’abord rayonnante, s’obscurcit étrangement : elle devient menaçante, d’autant plus que les deux femmes sont cernées par des gitans. Ils ont leurs règles, leurs lois, comme la ville a, elle, un secret infernal.

LE TROISIÈME ŒIL : Ici, l’auteure aborde la science-fiction par le Merveilleux. Tout est à refaire, bâtissons un monde meilleur avec les homorenouilles… Iris, enlevée et convoitée par Kirili, le Roi des homorenouilles. Jolie fable sur la naissance d’un monde plus juste, plus respectueux de la nature, bref, plus humain… le pays de «La paix verte»…

LE GÉNIE ET LA PEINTRE DES LABYRINTHES : Satire jubilatoire, pleine d’ironie, d’humour. Quand dans la ville, tout le monde est artiste, tout est art. Artiste réel ou fumiste ? Art réel ou fumisterie ? Thierry Muller est déclaré artiste presque contre son gré. Il use d’un subterfuge pour se «casser» et n’y arrivera pas. Terrorisme intellectuel ?

LA RÉCUPÉRATION : Jacqueline a le coup de foudre pour une robe en tissu… humain. Et vas-y que le marchand lui donne force détail d’un air le plus naturel du monde. Cynique.

L’AVENIR DU MONDE : Un enfant est frappé par les images terribles que lui montre la télévision; des jeunes enfants du Tiers-Monde mourant de faim. Images chocs pour cet enfant à qui son père serine : «Nous t’aimons, nous t’éduquons, nous t’instruisons pour faire de toi un homme capable de prendre ses responsabilités dans la société moderne de demain. N’en doutes pas, mon petit, tu es bel et bien l’avenir du monde».

UN AMI : Armand Mazurel possède, en la personne d’Arsène Joly, un ami prêt à endosser un meurtre qu’il n’a pas commis pour le tirer d’affaire. D’autant que Joly se sait condamner par une maladie incurable qui doit bientôt l’emporter… mais, nous pouvons compter sur la verve créatrice de Barbara pour que les choses ne se passent pas aussi bien…

LE PROFESSEUR ADAM : Un drôle de citoyen ce professeur Adam… un adepte de la ressemblance totale entre deux êtres. C’est ce qu’apprend Philippe Vernon en lisant le journal intime de feu Jacques Vernon, son père…

LA 5.381ème OFFRE : Malgré une vie de services rendus se chiffrant à 5.380 offres à autrui, on peut souffrir de solitude. Alors ? L’ultime, la 5.381ème offre de soi sera fatale ou plutôt la fatale…

CACAHUÈTES : Humour caustique. Retour à la vie originelle, naturelle… retour à une vie de singe ! «Comprenez que je suis libéré de votre mode de vie qui exige que l’ordure se déverse en secret»…

L’HISTOIRE D’AMOUR QUI A MAL TOURNÉ : Appelé Maître, Raoul, ex avocat, fonde le «Groupe de réflexion et de recherche sur les dimensions inconnues de l’existence et le secret des êtres». Le groupe se réunit dans la taverne de Monsieur Max.
Décortiquer des faits opaques, atteindre le noyau des âmes, dégager le fil qui rattache le mystère quotidien au mystère universel.
Leur but : avancer dans un questionnement incessant.
«La cause de nos malheurs se tapit dans notre souterrain qui ne s’ouvre qu’au moment de l’éclatement de la catastrophe qu’il a couvé sournoisement en attendant l’heure propice. Et c’est cette nature humaine qui régit le monde, le rend odieux ou grandiose. C’est de ce «centre stratégique» que surgit, comme de la boîte de Pandore, l’immonde : vols, viols, injustices, corruptions, trahisons, spoliations, tortures, guerres…»
Notre condition est essentiellement tragique (Tragique existentiel).
La nouvelle est critique envers cette sorte de psychologie qui ne place pas l’individu dans un contexte et reprend une vieille idée à la fois théologique et philosophique, le bien et le mal étant inhérents à la nature humaine donc, irrémédiable. Ce qui convient parfaitement à la bourgeoisie. C’est la raison pour laquelle, la nouvelle venue émet quelques objections, mettant en avant justement, les conditions de vie. Elle osera ainsi avancer, contre les affirmations du Maître, l’importance de l’impact du contexte social sur les comportements.

ELLE : Ici l’auteure aborde le symbolisme. La fenêtre est ouverte, il n’a plus qu’à sauter, à se précipiter dans le vide pour s’arracher à sa condition d’insignifiante parcelle de l’univers…

L’AUTRE VIE : Toujours le symbolisme. Une sorte de parabole du fascisme. «La langue est la pire des choses quand on ne l’utilise pas seulement pour mastiquer». Jean Petit est un paumé. Une rencontre change complètement sa vie, il est amené dans un camp d’entraînement, de lavage de cerveau et d’exercices physiques intensifs. Il devient Wrong… Wrong est chargé d’une mission : nettoyer la ville en détruisant l’hydre rouge de la pernicieuse pensée. Et Wrong se lance, se sentant invulnérable. Il se croit plus fort que le train puisqu’on lui a dit : «Sois la locomotive qui fonce vers l’Autre Vie !»

LE TRAGIQUE DESTIN DE L’AGENT DE POLICE P.I.12 : Petit conte anti-raciste. En accouchant d’un enfant «typé», la femme d’un policier raciste, Pierre-Louis Rapcorps, met son mari en présence de «la combinaison à retardement des gènes».

Et puis, je m’en voudrais de terminer sans vous livrer deux extraits qui sont pour le moins matière à réflexion :
La conscience est le résultat d’observations attentives de la vie et des réflexions qui en découlent, avec leur exigence de concilier la morale individuelle et la morale sociale, le bien-être personnel avec le bien-être collectif.
Les pensées ne viennent pas quand on les appelle. Il ne sert à rien de penser. Elles viennent des situations. Sans situation, pas de réflexion.

ALAIN MAGEROTTE