Christian Van Moer

J'ai lu "Symbiose et autres nouvelles"
de Benoit Frenay

par Christian Van Moer


Onze récits, qui dépaysent, surprennent le lecteur et le poussent à la réflexion. … Navettons, explorons et frémissons un peu…

L’ARGUMENT

1. Jeux de rôle
Les Immortels, grands maîtres du jeu informatique cosmique, déconnectent la Terre et propulsent l’Humanité dans l’ère finale : celle de son avenir et de sa destinée propres, lourds de liberté, de responsabilité et d’inconnu.

2. Backspace
L’Oubli, remède auquel l’homme recourt systématiquement pour vaincre le stress et résoudre toute situation conflictuelle – la politique de l’autruche – , une thérapie illusoire qui empêche l’Humanité de réellement progresser en favorisant la recherche du bien-être au détriment de celle du bonheur.

3. Symbiose
Pallas, l’intelligence artificielle gérante d’une formidable banque de données, dont les deux principes vitaux intangibles se résument en la formule « survis et évolue », est désespérément combattue par un cracker de génie. Mais Pallas est-elle réellement l’ennemie de l’Humanité ?

4. Légitime défense
Une odyssée spatiale tente d’implanter une colonie humaine sur une planète inhabitée, mais fertile. La nature de celle-ci se rebiffe et contraint les envahisseurs à vider les lieux.

5. Mechas
Une lice, une joute en armures : les paris sont ouverts. Mais les modernes chevaliers qui s’affrontent sont des dockers, les montures – les mechas – des élévateurs monstrueux , les règles du jeu, celles des combats de sumos.

6. Colonisation
Jugés indésirables par les créatures autochtones, les colons de la planète Psophos sont assaillis de toutes parts. Un armistice obtenu péniblement in extremis permet aux survivants du massacre de quitter ce monde inhospitalier.

7. Six
Un jeu plus facétieux que pervers. Une détente dans la lecture de l’œuvre de Benoît.

8. Premier contact
Rencontre du troisième type. Débarquant sur une jolie planète, des explorateurs de l’espace capturent une créature extraterrestre et l’entraînent dans les laboratoires de leur vaisseau pour l’étudier sous toutes les coutures avant de lui rendre la liberté, sain et sauf.

9. Archéoïdes
Une équipe de mineurs de l’espace, chargés de prélever des minerais sur un astéroïde, découvrent les ruines d’une civilisation extraterrestre disparue. Mais les ouvriers, bornés et sans scrupules, pulvérisent les précieux vestiges.

10. Fac-similé
Pour échapper à l’issue fatale, un homme atteint d’une maladie génétique incurable, accepte que l’on transfère son esprit (et son âme ?) dans un corps, copie conforme, mais métallo-plastique et électronique. Homme ou cyborg ?

11. Méta
Les « sauteurs » sont des êtres dotés de « l’omnipotence partielle », « d’étranges pouvoirs sélectifs qui leur permettent de vivre par tranches » à travers le temps et l’espace et à modifier quelque peu le cours des choses.

LE FOND

Les thèmes abordés sont ceux de la science-fiction : intelligence artificielle, robotique, cybernétique, cryogénie, télépathie ; voyages interplanétaires avec ses rencontres du troisième type et ses aléas.

Benoît Frénay nous balade dans le monde vertigineux, tant réel que virtuel, que les progrès fulgurants de l’informatique nous construit et nous fait réfléchir aux perspectives effrayantes ou riches d’espoirs de l’Humanité parvenue à un tournant crucial de son évolution.

Son imagination débordante nous distrait, nous surprend et nous fait rêver ou frémir. Son univers n’est jamais banal ni niais, son récit jamais lassant. Ni prophétique ni moralisateur non plus d’ailleurs. Si avertissement ou mise en garde il y a, le message est discret, pour ne pas dire sous-jacent.

Cette science-fiction de haut vol interpelle, c’est sûr, mais l’objectif essentiel de l’auteur, ce me semble, est avant tout de captiver le lecteur. En ce qui me concerne, il y est parvenu.

LA FORME Benoît Frénay écrit dans un français impeccable et sait adapter son style au contenu.

Pas de digressions oiseuses, de descriptions laborieuses ni d’explications fastidieuses. Des dialogues rondement menés, des esquisses quand il s’agit d’être succinct, des tableaux quand il est bon de poétiser un peu, des fiches techniques aussi bien sûr.

Les recettes habituelles des récits d’anticipation sont également exploitées – les noms des personnages par exemple (Araschnia, Akrita’ark, Mnoth…) ou quelques termes techniques insolites (mecha, ktylasecs, archéoïde, triskèle…) –, pour dépayser, sortir le lecteur de son environnement quotidien.

Tiens, les hommes ne changeront-ils donc jamais ? ils appellent les créatures extraterrestres « les bestioles » !

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Voici, pour terminer quelques exemples de l’art de Benoït.

- Vous analysez une intelligence artificielle tentaculaire :

Riche de ses nouvelles connaissances, elle s’était mutée en un monstrueux conglomérat de modules fonctionnant tous en parallèle. Toute coordination centralisée disparut, chaque module apportant sa pierre à l’édifice global de la même manière qu’une fourmi apportait la sienne au fonctionnement de la fourmilière. Pallas avait alors commencé à se répandre sur le Réseau, pompant sur les serveurs et les terminaux des innombrables surfeurs le temps machine et l’espace mémoire qui lui faisaient défaut.

- Vous entrez en contact télépathique avec un E.T :

La première chose qui le frappa lorsqu’il pénétra l’esprit du Seik fut sa clarté. Autant celui qu’il venait de quitter était sombre, ténébreux, autant celui-ci était limpide, baigné d’une lueur aveuglante… Comme s’il était éclairé par un soleil intérieur.
Il prit quelques instants à réaliser la seconde chose, et il se sentit alors perdu. Il n’avait aucune liberté de mouvement, comme si un invisible filet le retenait pour l’empêcher de se répandre.

- Vous contemplez la planète où vous comptez débarquer :

Tandis qu’il sombrait à l’horizon dans la mer végétale, le soleil donnait à l’air saturé d’humidité une teinte rougeâtre. La forêt ruisselait des dernières lueurs du jour qui se frayaient un passage à travers le plafond diffus de feuilles. Les gouttelettes d’eau dont les végétaux étaient couverts scintillaient dans l’obscurité qui s’installait sous le couvert des arbres.
… Akrita’ark (…) aimait (…) courir par monts et par vaux, bondir par-dessus les ruisseaux chantants, humer les saveurs qu’exhalaient les plantes, dévaler les pentes verdoyantes, louvoyer entre les troncs interminables ancrés dans un épais tapis d’aiguilles et de feuilles…

- Vous scannez un E.T :

Chez cet être (…) tout n’était que symétrie : son corps, vu de haut ressemblait à un triangle équilatéral aux bords cintrés vers l’extérieur. Vu de face, c’était plutôt une étrange poire à base triangulaire amaigrie aux deux tiers de sa hauteur…
… Le triskèle était doté de six membres séparés en groupes de trois, inférieurs et supérieurs (…) Ils étaient répartis sur le corps de telle manière qu’on pouvait pivoter la créature d’un tiers de tour sans voir de différence, (…) de sorte que son corps n’avait pas d’orientation préférentielle. Cette particularité était parfaite par la présence de trois yeux situés sur la partie supérieure de la poire qui faisait office de tête, ce qui le dotait d’une vue à 360 degrés sur son environnement.

… Bref, Symbiose est une lecture que je n’hésite pas à recommander.

Bravo, Benoît ! Moi qui ne suis pas un fana de la science-fiction, j’ai été séduit.