Bob Boutique

J'ai lu.... "Sélavy"
de Chantal Parduyns

par Bob Boutique

J’ai voulu faire une petite expérience . D’habitude, je lis un bouquin puis me lance immédiatement dans son commentaire, tant que le tout semble encore bien présent à l’esprit.

‘Selavy’ , je l’ai dévoré d’une seule traite, en quelques jours, mais attendu ensuite un bon mois avant de me mettre devant l’écran pour en parler. Hé bien ça ne change rien… j’en pense exactement la même chose : c’est un petit bijou.

Quelque chose que je situe entre ‘Le fabuleux destin d’Amélie Poulin’ et ‘Odette Tout le monde’ pour vous donner une idée…

Pas pour le personnage central de ces films, mais l’ambiance, la tendresse qui règne dans ces 167 pages d’un bouquin à la couverture quelconque ( c’est évidemment très subjectif ) et au marketing insuffisant. Pas de photo de l’auteur, pas de bio, pas d’adresse de site… dommage.

Mais ça, c’est l’objet et ce qui importe c’est évidemment son contenu.

Sélavy ( on pense évidemment à ‘C’est la vie’) est le nom d’une petite ville que l’auteur ne situe pas mais qu’on imagine très bien en France ou en Belgique. A l’intérieur, un quartier populaire, tout ce qu’il y a de plus normal et à l’intérieur de celui-ci, au 34 rue des Lilas, un grosse bâtisse à appartements que peuple une dizaine de ménages également on ne peu plus anodins. Le genre de personnes qu’on croise tous les jours dans la rue sans les remarquer.

Pourtant, il suffit de s’approcher et de jeter un coup d’œil un peu attentif pour se rendre compte qu’ils ont chacun une vie faite, comme la nôtre , d’une multitude de petites joies et de petites peines, de petits drames parfois, qui les rendent rapidement attachants, voir émouvants.

Jean-Louis un jeune chômeur un peu paumé qui vit dans une cuisine cave et trouve son bonheur en aidant le voisinage. Mathilde une gamine de quatorze ans qui fait grincer son violon et se retrouve seule plus souvent qu’à son tour, car sa mère travaille tard le soir. Monsieur Lefebvre, un retraité qui passe sa journée à la fenêtre, non pas pour épier mais vivre avec la rue. Mademoiselle Gisèle qui ne sort jamais de son appart, Madame Garnier la proprio de l’immeuble, Renaud son neveu, Madame Lepoivre, Mademoiselle Latouche, le boulanger… et même un commissaire qui mène une enquête, car il y a eu un crime dans le quartier et qu’il faut bien trier le bon grain de l’ivraie.

Ben alors, il n’y a pas d’histoire ?

Si, si. Car tout ce beau monde apprend à se connaître et finit doucement par former une petite famille. Comme ça, sans grandes envolées lyriques, avec beaucoup de bonne volonté et surtout l’intervention discrète mais efficace de Jean-Louis qui sans se douter devient le maillon fort de cette chaîne d’humanité.

J’ai a-do-ré.

Et puis il y a la manière ! Ha ça, on peut dire qu’elle sait écrire Chantal. Rien que le premier chapitre, qui ressemble à un exercice de style car il n’apporte rien à l’histoire et dans lequel elle décrit un chat qui analyse son maître… du pur bonheur. A croire qu’elle a été chatte dans une vie antérieure.

Et puis cet art particulier de croquer un personnage en quelques lignes, comme un dessin au fusain. Je ne résiste pas à la tentation de vous donner un extrait qui parle tout seul « Monsieur Lefèvre est assis près de la porte-fenêtre. C’est là qu’il passe la majeure partie de ses journées à observer les pulsations lentes ou rapides de la rue et à regarder les passants se précipiter en tous sens matin et soir. Il a installé, près de cette fenêtre, le seul meuble qu’il ait acheté depuis la mort de Madame Lefèvre : un confortable fauteuil, où ses vieilles articulations peuvent déjouer un peu les douleurs de l’arthrite. Derrière ce fauteuil se dresse un halogène moderne. A côté de l’accoudoir, une table basse et dessus, la télécommande de la télévision, un téléphone, une tasse solitaire, deux ou trois boites de médicaments, un journal. »

Ce n’est plus de la littérature, mais de la photographie.

Autre point positif : les dialogues. Nombreux, vivants et d’une justesse impitoyable. C’est vraiment comme ça que les gens parlent et ça donne au livre un rythme qui vous entraine sans vous en rendre compte. Les protagonistes bavardent et on tourne les pages comme quelqu’un qui suit une conversation avec un intérêt non dissimulé.

C’est un livre bourré de gentillesse. Même lorsqu’on touche au drame, voir au pathétique ( comme dans la scène terrible où ‘la dame de la Tour’ est contrainte de sortir d’un appartement qu’elle n’a plus quitté depuis des années et où elle vit dans une semi-obscurité ) on sent la très grande compassion de l’auteuse pour ses personnages.

« Deux grosses larmes gonflent sous ses paupières, une rage meurtrière l’étreint et lui brûle les entrailles, des aigreurs corrosives lui remontent dans la bouche : envie d’arrêter, envie de tout détruire, de disparaître. Elle se hait, viscéralement. Elle lance sa tête en arrière, violemment, une fois, deux fois, trois fois, sur le mur. Envie d’écraser ce cerveau qui ne tourne pas rond et l’empêche de vivre. Elle s’affale sur la moquette et pleure sans larmes. Elle aimerait s’engloutir dans le sol, mais il est trop dur : elle aimerait s’évaporer dans les airs, mais son corps est trop dense. Elle espère la mort, qui ne viendra pas. De longues heures, elle reste prostrée, l’esprit hébété, le corps insensible. »

Qu’ajouter d‘autre. Que c’est vraiment un petit bijou et que je vais profiter de ce prochain Tournai la Page pour acheter son nouveau roman : ‘Le voile et l’alambic’. Je vous dirai…