Christian Van Moer

J'ai lu.... "Rue Baraka"
de Carine-Laure Desguinde Chantal

par Christian Van Moer

LE RÉCIT

Joli roman, où Carine-Laure Desguin offre à son lecteur sa recette du bonheur à travers la rencontre entre trois personnages :

- Tarek, jeune glandeur bon à rien à la dérive ;
- Georges, vieux peintre psychologue, amène et hospitalier ;
- Clara, péripatéticienne montmartroise arrachée au trottoir et reconvertie dans l’art culinaire…
- J’allais oublier Henry, le jacquot turbulent, « l’oiseau troubadour »…

C’est le récit d’une prise de conscience salutaire et d’une métamorphose fulgurante : celles du jeune Tarek qui ressort ébloui et transformé par sa providentielle rencontre.

Pour le lecteur comme pour le jeune paumé, s’ouvrent soudain les portes d’un atelier rempli de mystère et de trésors, d’une caverne d’Ali Baba où les couleurs et la lumière fascinent tout d’abord l’invité. Mais peu à peu, au cours de la visite et du déjeuner convivial, les dialogues assènent avec bonhomie des vérités simples et essentielles qui se chargent de la force des évidences.

Carine-Laure déroule son récit dans un « Montmartre miniature » en évoquant avec bonheur et une pointe de nostalgie la faune hétéroclite et bigarrée des peintres, poètes, danseurs et chanteurs de la Butte de la Belle Epoque (les Toulouse-Lautrec, Picasso, Modigliani, Bruant, la Goulue…) survivant aujourd’hui dans nos mémoires.

En offrant à Tarek son précieux cahier bleu « majorelle », le vieux peintre lui fait don de son « secret » du bonheur :

Un recueil d’aphorismes :

- Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. (Lao Tseu)
- Croire au soleil quand tombe l’eau. (Aragon)
- Qui veut faire quelque chose trouve un moyen, qui ne veut rien faire trouve une excuse. (Proverbe allemand)

Un vade-mecum de conseils simples qu’on oublie trop souvent de mettre en application : Et le martèlement de ces idées-force change radicalement et à jamais la vision du jeune Tarek sur lui-même et sur le monde. Mais ici, pas d’extraits : je ne vais quand même pas vous dévoiler le « secret » du vieux peintre. A vous de lire Rue Baraka pour le découvrir.

L’ÉCRITURE :

Elle est impeccable. La syntaxe est rigoureuse.

Carine-Laure sait écrire en bon français, utiliser le mot juste, courant ou d’argot lorsque c’est nécessaire, plus recherché lorsqu’il est bon de relever la phrase, adapter le langage aux personnages. Jugez plutôt :

« Tarek arbore une mine décomposée, ciselée et morcelée. Il est le garde-meubles d’idées stériles d’après les dires d’un ancien professeur. Ce dégoût malaxé sans répit s’est ancré jour après jour, lestant au fond de lui des sentiments tortueux qu’aucune situation jusqu’ici ne parvient à décanter. C’est sur lui que la boîte de Pandore a déversé toute la misère du monde, balayant sans argument cette étoile limitée d’office à deux qualificatifs : bonne ou mauvaise. »

« Tarek, attristé, présente au reste de la planète un visage d’apatride. Dans sa longue errance, il compte béatement les pavés sous ses pas hésitants. »

« Dans cette grande maison, j’essaie de respirer candidement ce quartier de Paris, ceinturé de peintres et de poètes. Montmartre est exigu, cantonné sur cette parcelle de quelques kilomètres carrés. Et grandi un million de fois, par le vent de la liberté de création qui siffle dans chacune de ses rues. »

« Je dis MERCI, car nous avons assez d’oseille et de talbins (billets de banque) dans le larfeuille (portefeuille). Ça nous permet de remplir frigo et garde-manger à volonté, et à l’occase de dépanner des gamins comme toi, Tarek […] Quand on regarde quelqu’un, on trouve toujours bien une pincée de merveilleux en lui ! Même chez les harengs (proxénètes), y’a du merveilleux !»

Carine-Laure pimente également son texte de traits d’humour, évitant ainsi de tomber dans le piège de la leçon rébarbative :

« … humour « claractéristique »
« … distrait par les graines qu’Henry projette partout autour de sa geôle VIP… »
« Voici un lapin qui n’est plus agile depuis longtemps et, dans quelques instants, vous dégusterez des galettes qui ne sortent pas du moulin… »


Voilà donc un bon petit roman (80 pages), sans grandiloquence, sans vulgarité, sans violence, qu’on peut mettre entre toutes les mains, une fable qui force à la réflexion et dont je n’hésite pas à recommander la lecture.

On pourra dire que c’est par trop moralisateur, mais il n’est pas mauvais de donner à certains une bonne leçon de vie sociale. Présentée comme une recette du bonheur, habilement distillée dans des dialogues savoureux et amusants, dans une prose séduisante, elle peut faire mouche.

Bravo, Carine-Laure ! Mon impression finale est qu’une telle œuvre ne peut être que celle d’un être sensible et profondément humain.