J'ai lu.... "Les Romanichels"
de Edmée De Xhavée

par Bob Boutique




Je viens de terminer « Les Romanichels ». C’est un bouquin brillant, le genre d’ouvrage qu’on cite en référence ou qu’on envoie pour l’obtention d’un prix. Car il a tout pour lui : le style, la langue, la profondeur… mais dieu qu’il est difficile à lire !

J’ai connu une amie qui passait son temps à faire des puzzles de dix mille pièces qu’elle commandait en Allemagne. Elle renversait la boite sur une table réservée pour des semaines, voir des mois, avec une délectation gourmande, puis se mettait au travail… chaque petit bout de carton à une couleur dominante et une forme qui sont autant d’indications. Alors, elle classait, rangeait, triait, regroupait, hésitait, abandonnait, reprenait…

Edmée, c’est ça. Avec au final, si vous y mettez le temps et la patience, un véritable petit chef d’œuvre. Il faut l’apprivoiser. Autant le savoir.


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Mais commençons par le commencement.

L’objet est presque parfait. Une réalisation graphique de Jean-Pierre Ghys qui s’est faite longtemps attendre, mais dont le résultat est remarquable. Rien ne manque : une couverture très réussie, le résumé du livre, la bio de l’auteur avec la photo ad-hoc au dos, l’adresse du blog et 260 pages d’une police facile à lire avec des paragraphes bien aérés, sur papier recyclé. 20,90 euros.

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Bon, d’accord. C’est un livre bien imprimé, brillant, un peu compliqué, mais qui raconte quoi ? Une histoire très simple.

Olivia ( la belle trentaine ) vit en Italie et s’apprête à partir en vacances avec son Pierluigi adoré et des amis, lorsque sa mère téléphone de Bruxelles et lui demande de venir la rejoindre, une semaine. Elle a des choses à lui dire… il faut savoir que ces deux là n’ont jamais été très proches ( Olivia été élevée par ses grands parents ) et font partie d’une famille bourgeoise de la région de Verviers où
‘les gens vivent côte à côte poliment’ et ne s’embarrassent pas d’émotion inutiles.

Soit, c’est quand même sa mère. Elle prend donc le premier avion, bien décidée à rejoindre les autres dès que possible. Embrassades prudentes, taxi, passage rapide à l’appartement pour y déposer les valises et enfin petit resto où sa mère lui annonce calmement :
‘J’ai la maladie d’Alzheimer… je ne suis qu’au premier stade, l’évolution peut être lente, je peux avoir de la chance, mais je l’ai’.

Du coup, elle veut lui expliquer sa vie, les pourquoi et comment…avant que la mémoire ne s’éteigne. ‘Je ne vais pas te servir un roman idéalisé ou censuré pour que tu réalises à quel point j’étais merveilleuse ! je n’ai pas été une bonne mère, ni une bonne fille, ni une bonne épouse… et pourtant, je sais être très bonne.’

Alors, elles vont parler, parler, parler et encore parler, pendant 260 pages et toute la famille va y passer, en remontant quatre générations, car tout à un début, tout s’imbrique dans tout, rien ne se développe sans raison et que la vie est en fin de compte un grand puzzle de dix mille pièces dont chacun ne détient qu’ une partie.

Voilà l’histoire. On aura même droit à une surprise de taille au dernier chapitre. Puis à une fin toute en émotion, lorsque mère et fille se dénouent enfin :
‘je me jette dans ses bras, elle répond à mon étreinte, nous rions, extrêmement réjouies. Demain est un autre jour… Demain est le premier jour de notre nouvelle vie.’

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Bon, on a compris, mais entre nous…c’est pas un peu assommant cette semaine de conversations ?

Pas du tout. Car Edmée De Xhavée a l’art de nous faire vivre toutes ces situations comme si nous y étions, mêmes celles du début du siècle qu’elle décrit avec une justesse qui laisse pantois. Dans une société aisée où on parle beaucoup de dot, de situation et très peu d’amour et encore moins de passion, un mot qui sonne presque comme ‘dépravation’.

Une société de bourges où on vit avec des domestiques, où les femmes ne travaillent pas, n’allaitent pas et surtout ne divorcent jamais. Où les petites filles prennent leur bain au pensionnat revêtues d’une longue tunique et où il faut toujours être vues à trois pour ne pas éveiller les soupçons. Un monde, où les jeunes femmes se posaient beaucoup de questions lorsqu’elles découvraient au cinéma la Marquise des Anges qui poussait des cris enchantés lorsqu’on lui faisait l’amour. Alors qu’elles… ‘avaient bien aimé *avant*, attendus que *pendant* se passe, pour de nouveau aimer *après* !’

Impossible de tout résumer. Le bouquin fourmille de ces petites révélations qui font la vraie histoire de l’humanité et surtout dans ce cas-ci, de la femme. Car c’est avant tout un livre sur la condition de la femme et l’évolution souvent difficile de celle-ci au cours du XXième siècle.

Au fond, quand on lit attentivement, on se rend compte que seules les femmes qui ont osé braver les interdits et quitter leurs familles ( voir leurs enfants ) pour courir le monde comme des romanichels, ont réussi à trouver un peu de bonheur, un peu d’amour et beaucoup de passion ! D’où le titre.

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Le seul problème, bien réel, dans ce livre , c’est qu’il faut tenir une liste détaillée des très nombreux figurants qui traversent le film. Car les noms, prénoms, surnoms, âges, lieux et époques s’entrechoquent.

Edmée de Xhavée est une écrivaine à tiroirs, qui saute d’un sujet à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un personnage à l’autre… au gré des longs échanges au cours desquels la mère et la fille finissent par parler de tout et de tout le monde, à force d’accumuler les détails et les coq à l’âne.

L’auteur en est consciente puisqu’elle nous propose un arbre généalogique à l’entame de son livre. Mais autant vous prévenir. Il est tout à fait insuffisant pour la compréhension et je vous conseille vivement d’en fabriquer un autre que vous complèterez au fur et à mesure de votre lecture.

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C’est le premier roman de Edmée de Xhavée, mais elle nous a déjà proposé plusieurs nouvelles et de nombreux textes dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont merveilleusement bien écrits. Si j’osais, je comparerais volontiers son style à celui de Marie Gevers. Un vocabulaire d’une richesse rare et un talent de la description, et spatiale et psychologique, qui sidère.

Cette bonne femme voit tout, note tout, range tout comme une entomologiste et n’oublie rien. Une seule façon de traiter avec elle : rester nature, avec vos qualités et défauts. N’essayez pas de tricher, elle le verrait immédiatement. Quelques exemples quand même :

‘Il a la bonne soixantaine, un peu lourd mais robuste, plutôt chauve, et s’habille de la seule façon qui lui convienne : un style anglais décontracté, pantalons de velours, pulls shetland ou irlandais, chaussures de cuir à semelle gomme ou crêpe. Il n’est pas beau, mais c’est un bel homme, qui certainement a trouvé son âge idéal dans la maturité. Jeune il devait être moche et anodin. La seule chose excitante à son sujet, c’est qu’il était vétérinaire.’

Et puis ces quelques perles…

‘Belladonna, la grosse chatte, saute de son fauteuil pour venir me voir, bâille et s’élance dans la cuisine, frottant ses flancs rebondis sur le chambranle de la porte, la queue orgueilleusement levée et ondulante.’

‘Le château, délaissé pendant des années, coûtait trop cher. La toiture était à refaire, ainsi que tout le pan de mur nord. Les caves prenaient l’eau, les mosaïques de la terrasse étaient déchaussées, l’étang sentait l’eau croupie et ses berges s’effondraient, la vigne vierge avait mis de l’humidité dans les murs de tout le premier étage de la tourelle et condamné une des fenêtres, la tuyauterie donnait des signes de faiblesse.’

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J’ai mis un mois à lire « Les romanichels ». En général une semaine me suffit. J’ai beaucoup aimé, adoré et ajouterai même ( mais là à titre purement personnel ) que c’est un des bouquins les plus accomplis découverts à ce jour chez CDL. Mais dieu, qu’il est difficile à lire.