Josy Malet-Praud

J'ai lu.... "de l'autre côté de la rivière, Sibylla"
de Edmée De Xhavée

par Josy Malet-Praud


« De l’autre côté de la rivière, Sibylla », second roman de Edmée de Xhavée, s’attache à retracer les destins de personnages encore une fois remarquablement incarnés, au point, peut-être, d’en devenir inoubliables.

La famille en tant qu’institution-creuset, génératrice d’incidences certaines sur la destinée de ses membres, les jeux de pouvoir et de contre-pouvoir familiaux constituent un thème cher à Edmée de Xhavée. Elle le confirme ici, en pénétrant avec la virtuosité qu’on lui connaît, dans l’intimité des Dupage et des Lemarchand. Deux familles Belges dont les statuts sociaux n’ont rien en commun.

Les Lemarchand sont des gens –comme tout le monde- et vivants. Les Dupage sont captifs des préjugés et des principes d’une classe sociale où la sacro-sainte réputation de la lignée et les convenances édifient la façade derrière laquelle s’étiolent jusqu’au desséchement la joie de vivre, l’amour et le bonheur.

L’auteur démêlera les fils de la trame familiale où sont enfouies les motivations de chacun, faisant émerger des nœuds d’amour amer et moribond pour n’avoir pas été vécu, ceux aussi d’une rancune fiévreuse sous-jacente, enracinée dans le terreau de la jalousie, la déception et l’amertume réunies.
Au beau milieu de ce champ de ruines affectives, parachutés par le malheur qui touchera leurs parents, deux enfants, Emma et Jean, vont devoir grandir bien loin de l’insouciance et de la tendresse sécurisante des adultes. Emma et Jean sont au cœur du roman comme deux petites braises têtues qu’un foyer refroidi pourrait facilement éteindre.

Pourrait… Si l’aile protectrice d’une femme providentielle, Sibylla, n’était là, silencieusement déployée pour les conduire vers l’âge adulte, même et surtout si le chemin n’est pas de ceux qui traversent les contes de fée.

« De l’autre côté de la rivière, Sibylla »…Combien sibylline est l’auteur qui n’a pas choisi l’illustration de la couverture du livre au hasard, pas plus qu’un incipit particulièrement ingénieux ; desseins dont chacun prendra la mesure…plus tard.

Finesse, adresse et richesse de l’écriture, perspicacité et tendresse indestructible de la femme auteur, authenticité qui draine l’admiration, sont les piliers sur lesquels repose l’équilibre parfait des talents de cette écrivaine. Elle nous fait ici cadeau d’un roman qui s’infiltre des tripes jusqu’au cœur, titille l’indignation et la révolte du lecteur, l’ébranle en profondeur, suscite tantôt le sourire et le rire, tantôt surfe sur des vagues de tristesse et de désarroi pour, coûte que coûte, rejoindre les eaux fortes du courage et de la résistance.

L’histoire d’Emma et Jean, de Sibylla, de Chiquita, de Marie, de René Dupage, de Félix et des autres ne peut laisser indifférent, ne peut lasser le lecteur, pas plus que le dispenser de percevoir des ondes de choc une fois la dernière page tournée.

J’ai refermé ce livre il y a quelque temps et les échos persistent : des battements de cœur, des rires, des souffrances et des pleurs, des voix d’enfants, des regards hostiles et d’autres plus cléments, des ombres menaçantes, des éclats de lumière prometteurs … Echos obstinés, nimbés d’un doux parfum sucré ... Celui de la poudre de riz, bien sûr…

Enfin, et parce qu’un roman de fiction n’est probablement jamais complètement étranger à son auteur, que celui qui écrit –la vie- laisse toujours, qu’il le veuille ou non, quelque chose de lui-même entre les lignes, on ne saurait ignorer ce qui s’impose en arrière plan. Les traits récurrents d’une femme combative, quelque peu magicienne pour savoir faire des drames et du malheur un tremplin vers la paix et la grandeur, de l’espérance un projet et du projet une réalité. A regarder devant, fortifiée par les écueils du passé.

Ecco…le lecteur est prévenu, s’il est fataliste, qu’il prenne garde : l’état d’esprit de l’auteur pourrait bien être contagieux. Une chance, un vrai bonheur !