Christian Van Moer

J'ai lu.... "Nid de vipères"
de Christine Brunet

par Bob Boutique

Préparez-vous à un tour du globe périlleux : fuite laborieuse d’Honolulu pour rejoindre Paris via Papeete, embarquement pour une mission suicide à Hong-Kong, séjour à haut risque en Birmanie et escapade salutaire au Tibet avant le retour inespéré en France et de nouvelles tribulations en Polynésie française et à Malte…

Quatre-quatre, voiliers, jets, sous-marins, hélicos vous mèneront d’une destination, d’un péril à l’autre. Ne vous laissez pas rebuter par les macchabées qui joncheront chacune de vos escales ni par les fréquents rencards avec la Mort qui pimenteront votre périple.

Vous ferez connaissance avec les illustres agences de renseignements que sont le MI6 et la DGSE, aux prises avec une puissante organisation mafieuse internationale qui a mis sur pied un réseau sophistiqué de tueurs à gages professionnels et spécialisée dans la recherche et la distribution des stupéfiants les plus hard.

Vous rencontrerez un savant fou qui croit avoir mis au point un sérum révolutionnaire, à la fois panacée de rêve pour les maladies incurables et merveilleux élixir de jouvence.

Une superbe créature superflic et un bel agent secret rompu au baroud vous plongeront dans l’action. Entre deux affrontements sanglants, vous assisterez aux ébats frénétiques de cette faune interlope. Le mystère se dissipera peu à peu, mais le suspense vous tiendra en haleine jusqu’au bout.

… Rien de plus banal, en fin de compte, objecterez-vous : ce ne sont là que les ingrédients habituels d’un scénario tiré de l’œuvre archi-exploitée de Ian Fleming.

Détrompez-vous : des éléments originaux personnalisent ce canevas en apparence classique. Ainsi, par exemple, notre 007, c’est l’agent en jupons et notre James Bond girl, le bel espion. Ainsi l’héroïne, qui dirige ses enquêtes policières avec autant de détermination et d’efficacité qu’elle accomplit ses missions pour la DGSE est de santé particulièrement fragile.

PROTAGONISTES :

Il est temps de faire plus ample connaissance avec les principaux personnages qui se croisent et s’affrontent dans ce « nid de vipères ».

- ALOYS SEIGNER :
« Alie » est la riche héritière d’une puissante famille française. Promue commissaire divisionnaire à Paris, elle s’avère être d’une témérité affolante et d’une efficacité remarquable, au point que son frère, le directeur de la DGSE, n’hésite pas à lui confier les missions les plus dangereuses.
- NILS SHERIDAN :
Irlandais, agent du MI6. Soupçonné de trahison par ses chefs, torturé et laissé pour mort, il est recueilli, soigné et hébergé par la belle Alie. Il tombe sous le charme de sa protectrice et finit par faire équipe avec elle.
- JACQUES SEIGNER :
Patron des services de renseignements français, il fait passer l’intérêt de la France au-dessus de tout, même s’il doit y sacrifier la vie de sa jeune sœur.
- MARIE-CLAIRE SEIGNER :
Mère d’Aloys. Aucune fibre maternelle ne la fait s’inquiéter pour ses enfants. Dissipée, avide de luxe et de plaisirs, sexuellement insatiable, c’est une dévoreuse d’hommes.
- TAK FAI :
Laborantin chinois, créateur du sérum miracle. Dément qui n’hésite pas à utiliser les êtres humains comme cobayes et à les laisser mourir dans d’atroces et insoutenables souffrances.
- CHAN SINGRI :
Chirurgien sino-indien cruel et sans scrupules. Cible du MI6 et de la DGSE, car c’est le cerveau de l’organisation mafieuse internationale qui menace le monde. Véritable génie du mal, il compte devenir tout puissant grâce à la commercialisation de la « mort subite », sa nouvelle drogue dure, et à son sérum élaborés dans ses laboratoires clandestins.

ATMOSPHÈRE :

Tortionnaires, tueurs à gages, psychopathes, trafiquants d’êtres humains, ripoux, pirates peuplent donc le « nid de vipères » qu’Aloys Seigner a pour mission d’infiltrer et de nettoyer.

Et la belle a fort à faire car, en même temps que ce réseau pervers, il lui faut également combattre un démon intérieur implacable.

Avec ce combat sans merci engagé sur deux fronts, cette odeur de sang persistante, l’atmosphère risquait de n’être qu’oppressante. Mais la tendresse et l’amour, le bleu et le vert n’en étant pas totalement exclus, des bouffées d’oxygène et de chlorophylle m’empêchent de ranger Nid de vipères au rayon des romans noirs.

C’est un roman d’espionnage, riche en rebondissements qui entretiennent le suspense et qui ne lâche pas son lecteur avant la fin.

Ni même après la fin ! Car le dénouement abrupt, brutal et inattendu pose question.

Sans véritable explication, il est bien difficile d’accepter cette fin telle qu’elle est littéralement présentée. Mais le lecteur incrédule, qui veut un dénouement moins choquant et plus vraisemblable, s’il fait travailler un peu son imagination, découvrira aisément au moins deux lectures plausibles et apaisantes.

ÉCRITURE :

Christine Brunet écrit dans un français correct et limpide. La construction de sa phrase est simple, naturelle. Elle sait éviter les fioritures, les figures pompeuses, les descriptions lassantes et les digressions inutiles qui alourdissent un récit.

Mais son style n’est ni pauvre ni monotone pour autant : on sent qu’il est travaillé et peaufiné pour rendre la lecture aisée et agréable. Et à côté du langage direct propre aux dialogues du genre policier, de nombreux passages séduisent le lecteur.

En voici quelques-uns :

« Il sentit qu’on empoignait le sac… Et on le balançait dans le vide… Un choc rude qui le sonna quelques instants puis une descente lente… Il était dans l’eau… Sa prison de plastique lestée. Déjà le liquide suintait dans la poche non hermétique. Son cœur retrouva un rythme normal. Il se força à attendre encore quelques secondes puis chercha l’ouverture… Une fermeture Eclair qu’il parvint à faire coulisser en retenant sa respiration. Il passa à l’extérieur et chercha des réponses sur sa situation exacte. Il était peut-être en pleine mer à plusieurs mètres de profondeur. Au-dessus, aucune trace de bateau ou d’agitation de surface. Souhaitant que ses ravisseurs n’aient pas demandé leur reste, il remonta et creva la surface avec un vrai soulagement, en manque d’air. »

« Au bout d’un long moment, elle parvint au bord d’un étang à la surface étincelante sous les reflets de la lune. Elle s’assit au pied d’un grand chêne, entre deux grosses racines et respira à pleins poumons les senteurs nocturnes. L’endroit était particulièrement bruyant, rempli des chants des grillons, des coassements des grenouilles et des crapauds, de légers clapotis, du bruissement des feuilles sous le léger souffle de la brise, de l’appel des hiboux, des glissements des petits rongeurs sous le feuillage sec. »

« Peu à peu le décor déjà flou fut remplacé par un monde de couleurs extraordinaires, mouvantes, bienveillantes dans lesquelles elle flottait dans une sorte de volupté indolore. Les fils colorés s’enroulaient et se déroulaient avec douceur et lenteur devant ses yeux clos. Elle voulait rester là, à tout jamais, dans cet espace abstrait. »

« Elle pleurait. Les larmes roulaient sans bruit du coin de ses yeux jusque dans ses oreilles. Elle contemplait le plafond de la baraque en bois dans un flou humide. Pourtant, elle en connaissait chaque planche, chaque nœud de bois, chaque irrégularité de la tôle ondulée grise qui servait de toiture. Elle n’avait plus envie de s’évader de ce cauchemar en rêvant aux îles, au ciel bleu profond presque marine certains jours et aux lagons turquoise. Elle tourna les yeux et contempla le goutte-à-goutte sanglant. Combien de poches avait-il extraites de son corps ? »

« Soudain comme si elle était prise de panique, Alie saisit son compagnon par le poignet et se jeta avec lui dans l’océan. Poursuivis par les hurlements de surprise et des tirs de fusils mitrailleurs, elle l’entraîna vers le fond, contourna une sorte de crête rocailleuse constellée de gorgones puis l’attira vers une grotte alors qu’il lui faisait signe qu’il était à court d’air. Elle retira de la cache un appareil de plongée et lui tendit l’un des embouts qu’il engagea avec reconnaissance dans la bouche. »

« Il se leva, prit le ciré posé à côté de lui, grimpa le court escalier, passa dans le salon et regarda par la baie vitrée fermée, partiellement obturée par un rideau. Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était là, nue sous la pluie et se lavait lentement avec sensualité. Il frémit de désir, son corps soudain brûlant et tendu. Chaque geste semblait étudié pour le rendre fou. La pluie faiblit. Elle s’essora les cheveux, les peigna longuement puis se sécha vaguement et enfila une longue robe fourreau blanche fendue des deux côtés jusqu’en haut des cuisses. Ses seins à peine gonflés pointaient sous le tissu fin et ses épaules bronzées portaient élégamment les fines bretelles du vêtement. Elle leva les yeux vers le ciel plus clair où quelques rayons de soleil semblaient forcer le passage pour saluer sa beauté. »


… Bref, j’ai passé un bon moment de lecture, avec ton « Nid de vipères », Christine