Christian Van Moer

J'ai lu.... "Mister Rock'n'Roll and Mister Black and White"
de Anne Sophie Malice

par Christian Van Moer


Jekyll et Hyde ? Renaud et Renard ?... Nenni : « L’AUGUSTE DÉFARDÉ »

Laissons Anne-Sophie Malice se présenter elle-même ; mais non par la fiche signalétique qu’elle place avec humour à la fin de son recueil :
« Une Mélusine en nougatine.
Une Cabotine en paraffine. »
« Je suis le seul clown à me faire marrer chaque matin. »

Et présenter son livre :
« Ce n’est pas une histoire d’un soir,
C’est celle d’un train qu’on n’a pas pris. »

LE CONTENU:

Pas facile de commenter un tel recueil. Soixante-dix ? Anne-Sophie n’aime pas septante ? textes époustouflants, cocasses, déjantés ou déchirants, de la poésie lyrique qui surprend et qui fait mouche
J’écarte d’emblée par paresse quasi tout des savoureux poèmes qu’elle nous a déjà offerts sur ce forum, comme Ancolie et Nicodème, Cabriole, Juliette et Pléonasme ou La valse intemporelle et je vous laisse juger du reste :
Pléthore de jeux de mots, d’alliances surprenantes :

« Du sommet de mes centimètres manquants… »
« Je la vois encore me donner sa tête à couper… »
« Entiché de cette Liberté que possèdent les condamnés… »
« La Terre tourne et nous tient bien droits.
Elle ne tourne pas rond. »
« J’ai passé les larmes à gauche. »
« Je ne suis plus votre amuse-bouche… »
« Je bois comme un trou noir
… un trou de mémoire
… un trou normand. »
« Unis par le cœur.
Sans cercle vicieux autour de l’annulaire… »
« Mange-moi toute crue
Avant que j’aie ma cuite. »
« Vos délicates phall-anges… »
« Elle pensait que personne ne voudrait s’afficher avec une femme au teint jaune citron. Qui donc aurait voulu tenir la main d’un agrume ou embrasser des vitamines ? »
« Synovie est morte asséchée. » ...

- Foison de jolis mots, parfums d’antan embaumant le souffle frais de la jeunesse : Farfadet, opercule, estocades, valdinguer, biguine, lettrine, carabosse, clepsydre, camaïeux, safrané, prosopopée, bougon, magenta…

Corbeille de fleurs et ballotins de friandises : Fuchsias, mimosas, lilas, ancolies, seringas, hortensias…
« Les fleurs ne sont pas muettes le dimanche. » Chocolats, macarons, nougatines.

Anne-Sophie se saoule et nous enivre de mots.
… Mais ne vous y trompez pas : c’est là son
« armure vulnérable », c’est le grimage du tendre clown qui tel Paillasse rit des sanglots qui lui déchirent le cœur . Car Anne-Sophie, quoi qu’elle en dise, peine à rayer (au sens propre du terme d’ailleurs) ce qui lui fait toujours mal.
Si elle barre
« s’éteindront pas », « tralala », « plus là », « erreurs », « indélébile », « abdiquer », ces mots-là - oh ! combien révélateurs ! - elle ne parvient pas à les effacer : malgré ses efforts, la nostalgie des petits ou grands bonheurs passés et à jamais perdus demeure incrustée dans son jeune cœur déjà criblé d’impacts. Oubliée, l’ataraxie - déjà de mauvaise foi d’ailleurs - de son premier recueil !

C’est une amoureuse qui écrit à l’absent ou au cher disparu :

« Je vous écris,
sur l’air du temps,
sur les nuages
et sur les façades des jours.
Je vous écris
chaque matin
qui se lève sans vous. »

« Je t’écris dans mes délires…
Je t’écris sur du papier impalpable
à l’encre invisible…
… en filigrane. »

« J’écris ton nom partout,
dans mes songes et mes déconvenues. »

« Je vous écris mes derniers mots
au teint passé,
à gros sanglots. »

C’est une amante qui saigne et qui émeut :

« Il est loin le temps
où nous chantions tralala. »

« Je n’espère plus, j’attends. »

« J’apprendrai à te désaimer,
comme on apprend à un homme à devenir soldat. »

« Ne vous retournez plus.
Vous y verriez combien
je vous aime encore
par-dessus tout. »

« Vos mains me manquent. »

« Il n’est pas là,
il n’est plus là.
bien sûr qu’il sera toujours là. »

« J’ai rêvé de ma vie,
elle était tellement rose…
…du rose partout.
Du rose, c’est tout
et ça rend fou. »

Je glane encore quelques vers ça et là, résistant à grand-peine à l’envie de vous en offrir davantage.

« Il a de l’espoir sur un calepin
autant que de l’indifférence dans un verre.
Il est trop raisonnable pour cesser de rêver. »

« Unis par le cœur,
sans cercle vicieux autour de l’annulaire,
ils s’éveillent dès que la nuit s’impose
d’amour noir et d’illusions…
… vivant leurs rêves,
en baroques camaïeux. »

« Horloges,
montres
et autres sabliers
ne sont d’aucun recours.
L’écoulement de la vie
se concrétise dans les quatre roues,
seules les voitures qui passent
marquent les lois
de l’ennui immobile. »

La fin des Petits cailloux blancs (un de mes préférés) :

« … Elles sont vraiment moches ces fleurs en soie
plantées devant toi.
Plutôt rien que ça.
Ça ne devrait pas s’appeler fleur ;
quelle calomnie.

Je ferme les yeux,
comme chaque fois.
Je te dis combien tu me manques,
comme chaque fois.
J’ai les larmes qui montent,
comme chaque fois.

Toi aussi tu as remarqué,
la bruyère est fanée.
Elle est grillée,
comme moi,
comme mes clopes mentholées
et ma vie dévastée.

Tu me réponds par le silence,
je ne t’en veux pas,
tu n’as d’autres moyens
que de veiller sur moi de loin.

Bien… je t’ai tout dit,
tu savais déjà tout.
Repose-toi bien.
Promis,
je n’emporte plus les cailloux blancs de ton voisin.

Et pour finir, ce cri :

« Rafistolez-moi . »
« Adoptez-moi. »

LA PRÉSENTATION

Comme Bob l’avait déjà signalé pour Errances chimériques en ataraxie, Anne-Sophie, ici encore, joue avec des dizaines de polices de caractères et de corps différents.
Personnellement, considérant qu’un poème, plutôt qu’un texte destiné à la lecture est un chant à entendre, je trouve cette présentation typographique par trop fantaisiste et plutôt inutile. Mais bon, de la poésie lyrique à typographie variable, pourquoi pas après tout, lorsque le fond est riche, émouvant, la forme soignée et harmonieuse, comme chez Anne-Sophie Malice.
Pour moi, ce second recueil surpasse le premier, qui nous offrait déjà de bien jolis textes. Et sa présentation est moins agressive, nettement moins effilochée. Anne-Sophie s’est même pratiquement débarrassée de sa manie d’insérer entre crochets des syllabes insolites qui transforment les mots en calembours, pour les mettre en exergue. Procédé de mise en évidence purement mécanique, à mon sens épais et inutile (Tu as bien compris mon trait d’esprit, cher lecteur ? ). Il n’en subsiste que quelques exemples :
s[’]ombrer - psycho[il]logique - [ou]verte - [dé]livreur.

EN CONCLUSION

Même si en poésie je défends contre vents et marées la facture classique, j’apprécie cette forme moderne lorsque c’est bien écrit et qu’il y a de l'émotion, sous le rythme. Comme ici. Anne-Sophie m’a touché. Bravo, damoiselle !