Josy Malet-Praud

J'ai lu.... "Contes Bizarres" de
Bob Boutique

par Josy Malet-Praud

D’ordinaire, lorsque je connais un peu l’auteur, je me jette comme une affamée sur son livre dès que je l’ai en main. Pas cette fois-ci. Quand j’ai reçu « Contes Bizarres », je l’ai déposé, bien en évidence, sur les pyramides de papiers volants et de dossiers ventrus qui, comme des congères protectrices bordent mon espace-à-moi-toute-seule, le repaire de Lascavia, là où tout peut arriver entre les mots, les phrases, les livres …et moi.

J’ai attendu un moment. Lui aussi, impassible Sphinx, intact, fermé, énigmatique …je l’ai guetté du coin de l’œil quelque temps, faisant mine de ne pas l’entendre jouer la provocation : « Alors, ça vient, oui ! Tu ne veux pas savoir ? T’as la pétoche ou quoi ? » …

Bob Boutique, tout le monde –ou presque- en a entendu parler. Un homme orchestre qui est tout sauf banal, le camarade pétillant sur lequel on peut compter, celui qui relève ses manches et fait avancer les choses, un être toujours en ébullition, un homme de Culture, passionné par la caméra, les micros, la musique, les livres et les Arts en général ; un creuset d’idées où bouillonnent mille et un projets, un Grand Maître de l’organisation, un promoteur généreux du talent des autres, un découvreur de trésors, un chasseur de perles précieuses…

Chacun ira de sa définition et tous s’accorderont pour dire plus simplement que c’est un type épatant… Je savais qu’il se revendique conteur et non pas écrivain et j’ai bien aimé cette distinction qui sent bon la simplicité et la réflexion ; je savais qu’il privilégie les scènes, les images, l’étonnement du lecteur, à la rigueur des normes de la littérature et j’ai apprécié ce choix, affirmé sans faux-fuyant, sans chercher à s’appuyer sur les foutaises et les clichés qui voudraient nous faire gober qu’un conteur ne saurait pas écrire bien ou qu’un écrivain ne pourrait pas vraiment raconter…

Je savais que j’allais accoster sur de nouveaux rivages, fatalement très tendres ou très durs…mais dans tous les cas de figures, sur rien de tiède, rien de plat, rien de neutre…quelque chose de« très », ça c’était sûr. Des univers très mouvementés, des ambiances très denses, des séquences très actives, animées comme au cinéma, des situations qui pourraient même « très » déranger… D’emblée et d’instinct, j’avais écarté les gondoles à Venise et le lamento crève-cœur des violons de Varsovie, l’introspection studieuse, l’essai sur la culture des petits pois au Togo et l’étude sur les mœurs des coccinelles en Extrême Orient … C’était forcément autre chose, oui, mais… quoi ?

Des contes orientaux ? Une suite de scenarii ? Une compilation de scripts ? Mystère et boules de gomme, rigolait le livre blanc-bleu, bisque bisquera, raillait-il en gardant ses pages étroitement serrées sur son ventre apparemment bien nourri !

J’ai maintenu le statu quo quelques semaines, histoire de jouer au chat et à la souris, ou plus tard, à la souris qui donnera sa langue au chat, et de jauger ce livre à distance. Quand j’ai décrété la fin des préliminaires, l’abolition de la période d’observation, je n’étais pas inquiète, seulement dévorée par une curiosité fiévreuse attisée par l’attente.

J’ai lu…J’ai su…Pas déçue, je fus.

Dans un registre conventionnel, je pourrais dire qu’il s’agit d’un recueil constitué d’excellentes histoires, plus ou moins sombres, plus ou moins rudes, plus ou moins violentes même, de récits captivants forgés par la vigueur d’un conteur talentueux… Oui, je pourrais, parce que c’est vrai.

Mais, pour une fois, je vais lâcher la bride, sacrifier le –bien parlé-bien-écrire- pour ne pas décolorer la spontanéité de mon enthousiasme ou atténuer la force de mon plaisir.

Alors, voilà : les contes de Bob Boutique, ce sont des histoires qui décoiffent-grave, des chutes qui claquent à la face du lecteur quand il croit béatement que la situation s’améliore et que le pire est passé ; ce sont des créatures si vivantes, si crédibles, qu’on pourrait les toucher du doigt … au risque, d’ailleurs, d’y perdre un doigt !

Des personnages souvent turbulents, aux comportements défiant les limites du socialement correct ; une giclée ininterrompue de mésaventures et de drames qui font se demander constamment si l’imagination de l’auteur s’arrêtera quelque part ; un flirt borderline entre le très possible et le pourquoi pas ; c’est de l’humour, du cynisme, des tensions et des intrigues à profusion.

Les contes bizarres se complaisent dans des apparences adroitement tronquées ; poussent le lecteur dans une galerie en trompe l’œil où le malheureux avance à tâtons, coincé entre des miroirs déformants…C’est une très belle collection de « récits-frissons-tensions » à consommer le soir, sous la lumière faiblarde d’une lampe de chevet, quand l’orage envisage de foudroyer la terre et que le battant d’un volet claque, on ne sait où, dans les profondeurs d’une maison aux boiseries gémissantes…Brrr !

Non, ce n’est pas du gore noyé sous les flots écœurants et soporifiques de l’hémoglobine, rien à voir avec Massacre à la tronçonneuse. Non, ce n’est pas non plus l’épopée du loup-garou pâlichon s’époumonant comme un crétin sous la lune, rien à voir avec la saga Twilight (que ceux qui apprécient veuillent bien me pardonner).

Non… Avec ses Contes Bizarres sous couverture banc-bleu, l’Ecriconteur trace manifestement sa route sur un noble territoire autrement plus subtil ; celui partagé par Hitchcock, Stephen King, Antony Burgess et Stanley Kubrick, notamment… C’est bien là, je pense, qu’il parvient à creuser de très beaux sillons parallèles à ceux laissés pour longtemps par Psychose, Shinning ou l’Orange mécanique…

Alors, convaincue, conquise, admirative, certaine d’avoir rencontré une valeur sûre, je prends place sans réserve dans la longue procession où trépignent déjà tous ceux qui attendent avidement la moisson suivante.