Interview...

Manou She


Pseudo ou nom réel ?
Un pseudo : j’entrevois déjà une renommée interplanétaire et la sagesse me suggère d’envisager aussi de m’y soustraire, si par hasard je m’en lassais.

Où habites-tu ?
J’habite dans un petit coin de France, une niche creusée dans la falaise, surplombant une rivière. C’est un habitat troglodytique. Je puise au fond de mes grottes les piliers fondamentaux de l’humanité (manger, s’abriter, se reproduire) et quand j’ai le temps, je regarde le paysage : la plaine apaisante, les vaches qui, hélas, ne reviennent plus (Mais où sont-elles ? Qui me les a prises ?) et je me souviens des villes que j’ai tant aimées : Paris, New York.

Une famille, des enfants…
Comblée !

Sucré ou salé ?
Ceux qui m'ont dégustée penchent plutôt pour le salé. Mais il paraît que je suis pas mal non plus mijotée aux petits oignons : plus longue est la cuisson, plus sucrée est la sauce.

Que fais-tu dans la vie ?
Je dis souvent que je ne fais rien, car je ne sais que dire tant je fais de choses différentes. Une activité professionnelle – quand j’en ai une ! - qui oscille entre l’éducatif/social et le culturel, changement de métier tous les 3 à 4 ans… Instabilité ou boulimie de la vie ? Je m’ennuie vite, à moins que ce ne soient les autres qui m’ennuient !

Quand as-tu commencé à écrire et pourquoi ?
J’ai commencé à l’école, puisqu’on me le demandait. J’ai continué sans vraiment m’en rendre compte, comme on parle dès que l’on sait, en développant en parallèle une passion pour la lecture qui me donnait envie… d’écrire aussi ! J’ai versé bien des larmes au collège, à cause des cruels ‘hors sujets’ qui annotaient mes si chères rédactions… Probablement justifiés, mais je ne savais pas encore que c’était moi, le hors sujet. Alors, à l’adolescence, je me suis assujettie à mon propre sujet : j’étais déjà plus cohérente. J’ai écrit des milliers de vers absurdes, surréalistes, par nécessité, pour qu’on m’entende. Pour donner à ma parole plus de poids (à défaut de parvenir à lui donner du sens), celui de la matérialité. Comme mon adolescence a été longue, j’ai écrit longtemps…
J’écris encore, sur des projets personnels ou par obligation, toujours avec le même plaisir : capter les pensées, les raisonnements qui m’habitent et les fixer avant que ma mémoire défaillante ne les efface. C’est comme un voyage. Je trouve généralement mes idées géniales, alors je les saisis et les emprisonne vite, vite vite… Avant de me rendre compte que, peut-être ( je dis bien peut-être) elles ne le sont pas. Ah ! Le papier gâché !

As-tu déjà publié quelque part ? Et quoi ? Quel genre ?
Trois nouvelles ont été publiées sous un autre nom.

As-tu déjà remporté des prix ou obtenu une reconnaissance quelconque ?
J’ai été nominée à plusieurs concours de nouvelles et lauréate en 2009.

Pourquoi Chloé des Lys ?
Parce que Chloé des Lys m’a choisie. J’aime être choisie. Et ça tombe bien : je me sens un peu reliée à Boris Vian, artiste aux multiples facettes auquel j’aurais beaucoup aimé ressembler.

Quel ouvrage vas-tu publier ?
La Complainte du Grain de Sable est un polar. Enfin, je crois. Je voulais que c’en soit un. J’aime les personnages des polars. J’en voulais un qui me tienne compagnie plus longtemps que les autres. C’est réussi : j’ai commencé le livre en 2000, puis je l’ai plus ou moins oublié quelques années : la première version était plus proche d’un scénario que d’un roman, je ne pouvais guère faire mieux que tout reprendre.
Au départ, je voulais parler des héros, des faux semblants, des illusions. Mais mes personnages n’ont pas réussi à être des héros. A cause des grains de sables qui se mettent dans l’engrenage. Alors, ma foi, ils bricolent. Avec ce qui leur reste de possible. Et l’idée qu’ils s’en font.
Ils croient peut-être que leur vie n’est rien, à moins qu’ils n’y pensent même pas. La machine est en route, pourtant. Quelque chose se construit, qui n’est pas sans valeur : juste une humanité, avec tous ses complexes. Et ses tristesses. Ce livre questionne un phénomène étrange qui nous entraîne malgré nous : l’instinct de survie, et son alter ego.
Il est découpé en différents panneaux qui se succèdent et s’entrecroisent, parfois se répondent, un peu à la manière des pages de pub qui exposent des univers singuliers, des condensés d’illusion. Mais dans mon livre, ce sont plutôt des condensés de désillusion.

Pourtant, l’humour s’y creuse une place privilégiée. Le dérisoire poussé jusqu’à l’absurde. Poussé aussi jusqu’à la poésie : la Complainte du Grain de Sable a son style propre, très différents de mes autres écrits. Moins sérieux, mais avec quelques détours vers des personnalités ou des sites qui invitent à une certaine douceur, à la beauté. Qui élèvent. Je l’espère, en tout cas. Ce livre porte un de mes plus chers thèmes : la recherche du joyau derrière la laideur première de ce qu’on perçoit immédiatement… un peu comme le fait Janice, un des personnages de ce livre, autrement nommée la démarche artistique. La Complainte du Grain de Sable est comme un duel entre la laideur et la beauté.
Je le dis tout de suite : personne ne gagne. Ce serait trop facile ! Je tiens à la réalité telle qu’elle est, insupportable et passionnante.

Comment fais-tu pour essayer de te faire connaître ?
Je ne me suis jamais posée cette question. Jusqu’à présent, je cherchais surtout à ne pas me faire connaître. Je ne suis ni timide ni introvertie, quoi qu’un peu sauvage, j’admets, j’admets. Mais c’est une question de priorité : Je saute d’une activité à l’autre, d’une invention à l’autre… pas le temps pour les relationships ! Aujourd’hui, la donne a changé. Je me doutais bien, en envoyant le manuscrit, qu’il faudrait un jour ou l’autre que je fasse vivre le livre qui en naîtrait. Bon, faut que je réfléchisse. Quelqu’un a une idée ou du temps à perdre ?

Des projets pour la suite ?
Un certain nombre ! Celui qui m’occupe le plus en ce moment est celui de l’Atelier Nomade, qui a pour objet de développer les pratiques artistiques. Les plus curieux trouveront plus d’information à cette adresse : http://www.l-ateliernomade.sitew.com.
J’ai, par ailleurs, commencé à écrire un roman, qui végète un peu. J’attends avec impatience d’avancer sur ‘l’en cours’ du quotidien et de la vie matérielle pour me jeter corps et âme dans ce nouveau texte. Le style et la structure sont très complexes, ils me demandent une intense concentration et une grande disponibilité, qui toutes deux tiennent en un mot : le temps.

Pourquoi écris-tu et comment ?
J’écris pour attraper les choses, domestiquer l’impalpable. J’écris aussi parce que ça m’amuse : de personnage en situation, je laisse émerger une distance dans la lecture du réel, qui conduit souvent à l’absurde et son cortège de dérisions… ou de drames.
J’écris parce que je peux devenir autrui, percer ses secrets, y compris ceux qu’il ne connaît pas lui-même. J’écris comme on explore des fractales, chacune étant une vie dans une vie dans une vie… et chacune m’appartient. J’ai soif d’aventure, je me téléporte dans toutes les dimensions possibles, et non pas seulement temporellement. J’écris pour inventer : je m’ennuierais avec ce monde comme seul os à ronger.

J’écris par à-coup, habitée brusquement par une sensation qui s’impose. Alors je plonge dans mon univers romanesque jusqu’à ce que l’histoire soit suffisamment construite pour que je puisse reprendre une vie ‘normale’ sans risquer d’en perdre l’essence. Ensuite, je re-écris, ou à peine, c’est selon. Certaines de mes nouvelles ont été re-écrites mille fois sans que je parvienne à transcrire précisément l’émotion qui me paraissait si riche. D’autres au contraire, prennent leur envol dès le premier jet.

Tes influences, tes maîtres, tes coups de cœur en littérature, cinéma, peinture, musique…
Beaucoup d’influences sur des domaines aussi variés que les arts, la société, les sciences… J’ai aimé passionnément beaucoup de livres. Tous les domaines. Un sujet m’intéresse ? … je prends un livre. Envie de vivre une vie parallèle ?... je prends un livre. Besoin de comprendre le monde ?... Je prends un livre. Tout est prétexte à prendre un livre.
En littérature, le premier à m’habiter complètement au point d’en apprendre des passages par cœur fut Les chants de Maldoror de Lautréamont. A dix-huit ans d’âge et mille ans de chagrins !
Le dernier en date… et puisque j’hésite, en voici deux : Antigone de Henry Bauchau et La Demande de Michèle Desbrodes. Deux auteurs que je rêve d’égaler, l’un pour le sens du dramatique, l’autre pour le style.
J’ai envie aussi de parler d’André Brink, Le Mur de la Peste, qui, sans que je comprenne vraiment pourquoi ni comment, a changé ma vie à 25 ans. Ce bouquin a traversé l’imaginaire et s’est installé dans ma vie, comme ça, sans prévenir. Et m’a ouvert la porte que je cherchais sans la voir ! Incroyable !
J’aime évidement les polars, les américains des années 50, des auteurs de romans policiers d’Europe du Nord qui me plongent dans une atmosphère neuve, fraîche.

Dans un autre domaine, en sciences humaines, quelques auteurs font écho ou contribuent à ma manière de voir la vie : La Violence et le Sacré, de René Girard.
J’ai été à l’adolescence très marquée par la psychanalyse Freudienne et plus récemment par des auteurs tels que L. S. Vygotski. Je retourne régulièrement chez les philosophes, pour ré-apprendre à penser. Quelques grands métaphysiciens m’ont marquée et m’interpellent toujours.
Mais tant d’autres livres encore, de littérature traditionnelle, scientifique, science fiction, polars, BD…

Du coté des arts plastiques, ce sont plutôt des courants : Le Bauhaus, Der Blau Reiter, le Surréalisme. Et quelques artistes qui ont influencé ma pratique. Dans le même sac : Kandinsky, Schiele, De La Tour… et Enki Bilal.

J’aime beaucoup le théâtre aussi : Pour un oui pour un non, de N. Sarraute, dans une mise en scène extraordinaire mais dont j’ai oublié l’auteur ; Le Dernier Caravansérail d’Ariane Mouchkine.
Dommage de n’en citer que deux, mais je parle de ceux-là pour d’autres raisons que la seule émotion : Nathalie Sarraute, pour l’intelligence du texte et la complexité du travail d’acteur qu’il demande, et Le dernier Caravansérail parce que c’était la première fois que j’assistais au théâtre à un ‘long format’ (6 heures de spectacle). C’est un dépaysement total. Ce format permet à l’équipe (metteur en scène, auteur, acteur) d’entrer vraiment dans la finesse du sujet. Le temps lui est donné pour porter son message. En profondeur.
Le dernier coup de coeur en date, qui aura, si j’y parviens, des influences sur mon travail en écriture est un spectacle de danse, ‘Parade, Change and Replay’, repris par Anne Collod. J’ai eu le sentiment de découvrir un nouveau langage esthétique que je cherche à traduire en littérature. Mais les mois passent, les souvenirs s’effacent… Pas facile !

Je suis très peu mélomane, mais de temps en temps me prend un désir d’ivresse que j’assouvis avec Nick Cave, PJ Harvey, Lhassa… des voix.
Et il y a Urga, de Nikita Mikalkov, mon seul et unique objet fétiche.

Tes hobbys ?
Les arts plastiques ont une grande place dans ma vie, équivalente à l’écriture. Mais le hobby indétrônable, c’est la lecture ! Je rêve de pouvoir lire un livre par jour. Parfois j’y parviens ! Je pousse l’obsession de la lecture jusque dans des situations incroyables : je me suis un jour trouvée dans un train… qui a eu la mauvaise idée de dérailler en plein suspens (ma période Boileau et Narcejac, dans une micheline des années 70 sur les rails d’une Bourgogne on ne peut plus rurale… le pied !). Evidement, j’ai levé la tête. J’ai vu que tout le monde réagissait, se dirigeait vers les portes. Ok, je suis zen. Nous étions bien toujours en vie, pas de raison de s’affoler : j’ai fini mon chapitre.

Qu’est-ce qui te fout en rogne ?
Bon, je vais devoir faire un classement alphabétique, sinon tu ne vas pas t’y retrouver :
A : …euh, rien à A.
B : rien non plus à B ?
Bon, C : connerie. Mais laquelle ? C’est tellement vaste la connerie que ça ne veut plus rien dire.
E : Ben non, pas l’égoïsme. Ça peut être utile, souvent c’est pénible, mais de là à se mettre en rogne !
F : la faiblesse. Ah, oui, ça, ça m’énerve.
G, ça va mais H !
H : comme humain bien sûr. Je ne connais rien de plus insupportable qu’un être humain.
I, J, K, L : rien à dire, finalement, je n’ai pas si mauvais caractère que ça. Mais…
M : médiocrité. J’supporte pas ! Aller au bout des choses, autant qu’on peut, au moins. C’est un respect de soi que de ne pas remplir sa vie de médiocre.
Et je m’arrête à M, parce que c’est bien la seule chose qui mérite d’être combattue (et aussi parce que si je continue à chercher ce qui me met en rogne, je vais m’y mettre pour de bon !).

Un souhait ?
Je ne suis pas assez mystique pour souhaiter.

Un ami ou une amie dont tu aimerais qu’on parle ?
Oui. Un petit clin d’œil à une amie graphiste que l’on peut découvrir sur designplume.com

Quelle est la question la plus stupide qu’on pourrait te poser ?
Les crocodiles sont-ils végétariens ?