Interview...

Maginhard


Pseudonyme ou nom réel ?
Il est toujours préférable, à mon sens, de publier sous pseudonyme, sinon l'on n'est plus libre (à moins de devenir célèbre, ce qui vous procure une relative immunité). La vraie littérature doit rester “exlex”. Littérairement, vos mauvais sentiments ou vos mépris n'ont pas moins de légitimité que vos bons sentiments ou que vos éloges, et sauf à faire, à la Marc Lévy, des scénarios pour séries télévisées du dimanche après-midi, ou de la sous-littérature pour désennuyer la ménagère pendant que tourne la machine à laver, ou encore de donner dans la louange continue des valeurs et des sentiments honorés, au moins des lèvres, dans les milieux sociaux où vous évoluez, il n'est pas vrai que connu comme auteur vous puissiez faire abstraction de votre belle-mère, de votre voisin de palier ou de votre employeur, même si vous vous complaisez à le croire.
Mais peut-être certains écrivent-ils justement pour jouer à l'auteur et valoriser autour d'eux l'image sociale de leur petite personne, hmmm ?

Où habites-tu ?
En Suisse romande.

Une famille, des enfants … ?
Ni femme, ni enfants, ni poisson rouge …

Sucré ou salé ?
Pourquoi, il faut choisir ? Cela dépend des plats, évidemment.

Ton job ?
Pour manger. Cela a donc fort peu d'intérêt.

As-tu déjà publié quelque part auparavant ?
Non.

Quel ouvrage vas-tu publier ?
J'ai essayé de faire de la littérature pure, ce qui veut dire que le texte ne trouve pas sa justification dans les événements que le récit fait survenir, mais dans l'homme qui se trouve dans la situation de ces événements.
“Apostrophe aux contemporains de ma mort” (c'est le titre) est une causerie, par un très vieux monsieur au bord de la tombe qui livre ses réflexions et ses désarrois. Comme chez tous les grands vieillards en fin d'existence, son univers intellectuel, pour user d'une allégorie, est un va-et-vient sur une arche qui repose essentiellement sur deux piliers : l'heure présente et la jeunesse. Le texte est à la clef de voûte de cette arche.

Ce n'est pas un roman. Ce ne sont pas des souvenirs. Le propos n'est que secondairement de faire revivre un passé ; c'est avant tout de faire vivre le souvenir que le narrateur en garde, ce qui est fort différent. Il s'y promène, dans ce souvenir, comme dans un musée. Je me suis attaché à donner aux choses de l'enfance le poids et l'importance qu'elles ont dans l'esprit d'un enfant, fort loin donc des récits attendris qui ne sont qu'une mise en forme nostalgique des préoccupations rétrospectives de l'écrivain adulte.

Emporté dans son glissement vers la mort, le narrateur fait un songe : il rêve sa mort nécessairement proche, et - pour ne placer ici qu'une simple notation d'ambiance - il constate combien le caractère inévitable de cette mort la rend acceptable pour tout le monde et même un peu pour lui, ce qui a donné lieu, dans la première partie du texte, à un parallèle entre la mort des vieillards et celle des animaux d'abattoir.

Enfin, intermède entre les deux bouts de la vie, une aventure homosexuelle vécue dans l'adolescence illustre un arrachement vers l'âge adulte dans un narré volontairement inspiré de celui des contes. Julien Green, dans son journal (“Ce qui reste de jour”, 26 septembre 1968), a noté ceci : « Il y a dans le rêve une économie de moyens admirable. Tout ce qui n'est pas essentiel est éliminé. Le sujet est mis en valeur dans une lumière fulgurante qui rejette dans les ténèbres extérieures l'inutile, le détail, ou alors le détail est isolé dans cet éclairage surnaturel et y prend la toute première place, l'hallucinante première place.
Si l'on pouvait écrire et composer ainsi, on ferait de grandes choses. »

Je le confesse : j'ai été immodeste. Je me suis prétendu capable de réussir à quelque-chose comme cela. Juger si l'entreprise a été honorablement soutenue n'appartient qu'au lecteur.

As-tu un blog ou un site ?
Oui : http://apostrophe.bleublog.lematin.ch/
On y lira des passages du livre, c'est à peu près tout puisque le texte n'est pas encore publié. Ah si, un gag : on y trouve une critique élogieuse de mon manuscrit, que j'ai découverte sur le blog d'un éditeur du Sud-Ouest de la France à qui je l'avais envoyé. Lequel éditeur n'a pas pour autant désiré donner suite …

Tes influences, tes maîtres, tes coups de cœur en littérature, cinéma, peinture, musique… ?
En littérature j'ai toujours mis au-dessus de tout la narration classique française : l'enfance de Châteaubriand à Combourg, les comices agricoles dans “Madame Bovary” … (je sais, il y en a qui bâillent, mais moi je ne me lasse pas) ; même au-dessus d'auteurs à juste titre illustres, mais qui, comme Voltaire, sont incapables de ne pas donner leur avis à tout bout de champ.
Au cinéma, “2001 l'odysée de l'espace”. Je l'ai revu récemment ; ça a un peu vieilli, mais en bien, c'est-à-dire que cela fait sentir combien les caractéristiques de la science-fiction plus récente sont transitoires et vieilliront mal. Mais il y a un cinéaste pour lequel j'ai une dilection toute particulière : André Delvaux, poète sensible, discret, toujours ému ; avec cent fois plus de moyens, un entrepreneur de spectacle comme Spielberg serait bien incapable d'approcher une telle cinématographie.
En peinture : les préraphaélites anglais, Claude le Lorrain (qui mérite d'être cité parmi les premiers).
Pour la musique, je suis éclectique. Les chants grégoriens méritent peut-être une mention …

Pourquoi es-tu chez Chloé des Lys ?
Mon manuscrit a été refusé par plus de cent éditeurs. Il avait été accepté par un petit éditeur de Lyon, qui m'a fait signer un contrat … et n'a jamais fait paraître ! Mon droit d'aliéner a été ainsi paralysé pendant deux ans. L'acceptation de mon texte par Chloé des Lys fut une agréable surprise.

Qu’est-ce qui te fout en rogne ?
L'actualité mondiale, et plus encore l'ordre mondial qui se dessine, fournissent amplement de quoi s'indigner ; l'avenir lointain sera nécessairement catastrophique, au moins pour des raisons bêtement quantitatives sur une planète qui n'est pas extensible ; malheureusement, et c'est peut-être là le plus grave, les victimes font souvent partie des gens dont Bossuet disait que Dieu se rit, parce qu'ils déplorent les effets dont ils chérissent les causes.