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Interview...

Frank Greiner


Pseudo ou nom réel ?
Je signe décidément de mon nom. Je signais autrefois, mes premiers textes de fiction, mes poèmes d’adolescent, avec le pseudo : Analphabor. Il n’y avait aucune intention particulière derrière le mot : ça sonnait bien, voilà tout ! Je me suis demandé ces derniers temps, si je n’allais pas reprendre le même masque : Analphabor, histoire de montrer ma fidélité à celui que j’étais quand j’avais dix-sept ans. Et puis, non, ça n’est pas allé.
d’abord parce que je ne suis plus le même, ensuite parce que le terme m’évoque à présent analphabète (un peu) et puis je ne vois pas l’utilité d’avancer masqué. Je suis un peu ce que j’écris et je le revendique sous mes prénom et nom de famille. Je persiste et signe. Le jour où je me tournerai vers la littérature terroriste, je changerai peut-être d’option.

Où habites-tu ?
J’habite dans la région parisienne, la banlieue, à Neuilly sur Marne, mais je suis aussi un peu de Lille, puisque je m’y rends toutes les semaines pour mon travail et j’ai la nostalgie du Sud-Est de la France où j’ai mes racines : je suis né à Marseille et j’ai ma famille dans le Dauphiné, dans la région de Grenoble.

Une famille, des enfants…
J’ai deux filles, huit et douze ans, un vrai bonheur. Mais leur mère ne vit plus avec moi ! Avis aux amatrices !

Que fais-tu dans la vie ?
Je suis multi-casquette, ce qui convient bien à mon tempérament. Prof de fac à Lille III sur un poste de littérature française du XVIIe siècle, mais je participe aussi à un groupe de recherche parisien, qui travaille à l’édition de L’Astrée, ce grand roman interminable de l’âge baroque dont Eric Rohmer nous a récemment rappelé l’existence dans un film vraiment pas terrible, de mon point de vue.
Je suis aussi directeur de collection – surtout pour des fictions : nouvelles et romans des siècles anciens – pour deux éditeurs parisien et lillois.
Mis à part cela, je fais un travail de chercheur sur l’histoire du roman, entre les XVIe et XVIIIe siècle, et ce qui n’a rien à voir, sur l’histoire des courants ésotériques… Et puis le reste du temps, bien sûr, je me consacre à l’écriture.

Quand as-tu commencé à écrire et pourquoi ?
L’écriture fictionnelle est pour moi une pratique ancienne. Je me rappelle avoir écrit mon premier livre à 5 ans. Une histoire d’amitié entre un petit garçon et un chien qui devait tenir en 10 lignes et six ou sept pages, soigneusement agrafées et illustrées.
Pendant mes années d’adolescence j’ai inventé un pays – Providence – dans une sorte d’encyclopédie utopique où tout était passé en revue, de la géographie à l’histoire en passant par la faune. J’imagine que ce pays sorti de mon imagination devait traduire mon insatisfaction du quotidien et mon aspiration à quelque chose d’autre répondant pleinement à mon besoin de dépaysement.
À la même époque – à partir de mes quatorze ans – comme j’étais littéralement imprégné de fantastique – je lisais tout ce qui se publiait dans la collection Marabout. Je m’essayais, comme mes modèles d’alors, Thomas Owen, Jean Ray, Jean-Louis Bouquet, Jacques Prévot et d’autres, à écrire des récits fantastiques. J’ai toujours été fidèle à cette ligne, même si je ne pratique plus exactement le genre fantastique.
Par goût et par tempérament je fréquente l’ange du bizarre. Mes fictions sont bien ancrées dans la réalité, mais elles sont conçues pour entraîner le lecteur à la rencontre de l’étrange qui, au reste, demeure chez moi toujours vraisemblable : l’étrange ce peut être la rencontre avec la passion qui nous confronte avec nos fantasmes ou notre enfer intérieur. C’est souvent comme cela que je le conçois, en association avec l’érotisme ; mais ce peut être aussi n’importe quelle expérience me mettant en contact avec l’autre, l’ailleurs, l’extraordinaire… L’idée est de faire en sorte que la fiction fasse chavirer mes repères habituels… et pourquoi pas m’introduise dans une vision plus poétique ou plus passionnée de l’existence.

As-tu déjà publié quelque part ?
Je dirai que les publications m’ont longtemps détourné des publications. Mes publications universitaires et « scientifiques » (pour les éditions Champion, Desclée de Brouwer ou Nathan) ont durant des années absorbé tout mon temps. J’ai cependant écrit, envoyé ici et là quelques tapuscrits de fictions, essentiellement des petits romans ou de longs récits, mais sans trop y croire et je dirai sans m’en occuper sérieusement de leur promotion – ce qui est évidemment un vrai travail, à prendre avec sérieux autant que l’écriture.
J’ai cependant été publié à deux reprises, pour des nouvelles : l’une, dans les années 1980, pour une revue dont j’ai même oublié le nom : une histoire fantastique sur le thème du double intitulée « le corps diplomatique » ; l’autre, « La traversée du Père Lachaise », dans un recueil réunissant les textes des lauréats du Prix de la nouvelle française organisé par les éditions La Bruyère en 1991. Là encore l’inspiration devait au fantastique, ou plus exactement à l’onirique.

Pourquoi Chloe des Lys ?
Ma rencontre avec les éditions Chloé des Lys participe un peu du hasard. Alors que je naviguais sur internet à la recherche d’un éditeur auquel envoyer mes dernières productions, je suis tombé sur un forum où des écrivains engagés dans la même quête que la mienne échangeaient sur leurs expériences respectives. L’un d’eux mentionnait Chloé des Lys comme un éditeur faisant un travail sérieux. À partir de là je me suis décidé à tenter ma chance.

Quel ouvrage vas-tu publier ?
J’ai envoyé deux tapuscrits à Chloé des Lys, deux récits formant en fait un diptyque, lequel sera intitulé Doubles dames. Il s’agit en effet de deux histoires d’amour centrées sur des figures féminines à double visage : chacune d’elles, qu’elle le sache ou non, représente une énigme pour le héros et narrateur.
Dans le premier de ces récits, Alejandra, celui-ci rencontre une jeune femme qui le conduit peu à peu à revenir sur un épisode crucial de son enfance. L’amour se fait ici l’instrument d’une anamnèse : d’un retour dans le passé où se trouve tout à la fois la révélation d’un drame sinistre et la solution de l’énigme.
J’aurais pu donner également au second récit un nom de femme : Anastasiya ; en fin de compte j’ai préféré l’intituler romance scam, d’une expression anglaise désignant une arnaque jouant sur les sentiments. Il y est question d’amour par internet entre un quinquagénaire parisien à la dérive et une jeune russe habitant la Sibérie. Leur histoire conduit peu à peu son protagoniste masculin à enquêter sur l’identité de sa correspondante – là encore une énigme : qui est-elle ? lui dit-elle la vérité ou n’est-elle finalement qu’une apparence truquée ? Suit un voyage en Russie, jusqu’au bout de la désillusion.

Comment fais-tu pour essayer de te faire connaître ?
Comme je fréquente le monde du livre par mes activités professionnelles, mais aussi mes réseaux d’amis, je connais deux ou trois libraires à Paris, qui peuvent me diffuser, voire organiser des petits événements autour de la publication de mes livres : conférences, lectures, signatures… J’ai également une amie éditrice qui hante différents salons du livre et qui peut m’aider à l’occasion pour la promotion de mes textes.

Des projets pour la suite ?
J’écris actuellement une suite de nouvelles évoquant les mêmes personnages et suivant un fil chronologique cohérent. Il s’agit donc de nouvelles un peu spéciales qui pourraient tout aussi bien passer pour les épisodes – très autonomes – d’un long récit ou d’un roman. Voilà pour la structure : celle d’un recueil où les nouvelles ne seraient pas simplement juxtaposées les unes aux autres, mais formeraient aussi un ensemble conçu de manière très souple. Ces nouvelles se raccrochent pour la plupart d’entre elles au processus de deuil d’un homme qui vient de perdre sa femme et se trouve mis au défi de trouver un nouveau sens à sa vie.
Il passe d’expérience en expérience – des moments de conscience que j’essaye de capter dans des séquences plus ou moins longues. Cela doit le conduire peu à peu à échapper à une réalité bornée et angoissante. J’ai un titre que j’abandonnerai peut-être, je ne sais pas, mais qui, pour l’instant, m’inspire : Tuer le Minotaure. Le Minotaure, ce serait justement le quotidien où s’englue ce personnage.

Pourquoi écris-tu et comment ?
Ecrire répond pour moi au besoin de faire le point, à la manière du photographe, sur des images, des scénarios que je porte au fond de moi et qui ont besoin pour émerger dans la lumière d’être développés – je file encore la métaphore photographique – par l’écriture fictionnelle. Celle-ci me semble en effet plus adaptée que les concepts du philosophe, aux réalités subjectives que je cherche à fixer avec des mots.
Au reste, découvrir ce que l’on porte en soi, lui donner forme, c’est également se construire. Cela n’engage pas simplement l’accès à un ensemble de significations cachées dans mon inconscient, l’acte d’écrire c’est aussi la joie de la création esthétique, et sans doute un progrès vers plus de lucidité et un plus grand équilibre intérieur, évidemment le plaisir aussi de transmettre aux autres.

Tes influences, tes maîtres, tes coups de cœur en littérature, cinéma, peinture, musique…
Aujourd’hui je ne peux pas dire que j’ai un maître à écrire ou un modèle. Je lis beaucoup, de tout et dans tous les genres. Je considère la littérature comme une sorte de gigantesque entité qui subsume les courants littéraires et les personnalités. Il y a du bon partout, même dans la très mauvaise littérature, parce qu’elle exprime aussi quelque chose de l’humanité.
Ma relation avec ce grand ensemble, c’est celle d’un bricoleur qui pique à droite et à gauche, en bas et en haut diverses idées, motifs, procédés dont il se sert ensuite pour faire un objet personnel. La littérature me semble d’ailleurs n’occuper qu’une partie du terrain : il y a le cinéma, les arts plastiques, et puis… le spectacle du monde.
Ma conviction profonde est que l’essentiel pour tout artiste se trouve dans l’émotion esthétique et dans le fait de parvenir à la capturer, mais cette émotion peut se produire dans n’importe quelle circonstance, sur n’importe quel support ou média. Elle n’appartient à personne. Je cultive donc autant que possible l’ouverture et la disponibilité.