Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Marguerite Yourcenar

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Marc Quaghebeur parle de Marguerite Yourcenar

Sa biographie

Marguerite Yourcenar (1903 – 1987) est un véritable monstre sacré et à ce titre il est difficile d’en parler. Elle est un peu considérée par les Belges comme une compatriote, alors qu’elle était française (puis américaine). Il faut dire que Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour était née en 1903 à Bruxelles dans une maison de l'avenue Louise, que son père Michel était originaire de la Flandre française, et que sa mère (Fernande de Cartier de Marchienne), appartenait à la noblesse belge.

Marguerite Yourcenar parlera d’ailleurs du château « Bilquin-de Cartier », situé à Marchienne-au-Pont, dans ses écrits et notamment dans "Souvenirs Pieux". Elle l’avait visité en 1956 et avait regretté son état de délabrement (il avait été ravagé par un incendie en 1932). Depuis, racheté par la commune, classé en 1980, il abrite aujourd’hui des services de la région wallonne et la bibliothèque Marguerite Yourcenar (au rez-de-chaussée) où se tient d’ailleurs depuis quelques années un salon du livre bien connu des auteurs de Chloé des Lys.

Mais revenons à Yourcena. Sa mère meurt dix jours après sa naissance et elle élevée par son père chez sa grand-mère paternelle (elle en parlera de manière très négative dans Archives du Nord). Elle vit durant l’hiver à Lille et durant l’été au château familial situé au Mont-Noir, dans la commune de Saint-Jans-Cappel (département du Nord). Celui-ci sera détruit lors des combats de la Première Guerre mondiale.

Marguerite obtient son baccalauréat à Nice (sans avoir fréquenté l'école) et son premier poème, « Le Jardin des chimères », est publié à compte d'auteur en 1921. Il est déjà signé du nom de Yourcenar (anagramme de Crayencour). Elle accompagne son père dans ses voyages : Londres, le Midi de la France, la Suisse, l'Italie, etc. En 1929, elle publie son premier roman, « Alexis ou le Traité du vain combat » (il s’agit d'une longue lettre dans laquelle un homme confie à son épouse son homosexualité).

Après la mort de son père, Marguerite mène une vie bohème, entre Paris, Lausanne, Athènes, les îles grecques, Istanbul, Bruxelles, etc. Etant bisexuelle, elle aime des femmes et des hommes (notamment André Fraigneau, écrivain et éditeur chez Grasset, lui-même homosexuel).

Elle publie successivement les « Nouvelles orientales » (livre inspiré par ses voyages), « Feux » (d'inspiration mythologique, l’ouvrage traite des souffrances sentimentales) et « Le Coup de grâce ». En 1939, pressentant l’arrivée de la guerre, elle part pour les États-Unis rejoindre Grace Frick, (professeur de littérature britannique à New York et future traductrice de l’œuvre de Marguerite en anglais), qui est sa compagne depuis deux ans et pour qui elle a eu un véritable coup de foudre. Les deux femmes s'installent à partir de 1950 sur l'île des Monts Déserts (dans le Maine), dans une maison qu’elles appellent « Petite-Plaisance ». Naturalisée américaine, Marguerite enseigne la littérature française et l'histoire de l'art jusqu'en 1953. Hypocondriaque et dépressive, elle peut compter sur l’affection et le soutien de sa compagne. Cette dernière décède en 1979.

Marguerite, qui connaissait le succès depuis la sortie des « Mémoires d'Hadrien » (1951) entre à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 1970 et en 1980 à l'Académie française.La dernière partie de sa vie se partage entre l'écritureet de longs voyages, notamment des périples autour du monde avec le jeune réalisateur américain Jerry Wilson (son dernier secrétaire et compagnon). Marguerite Yourcenar meurt le 17 décembre 1987. Ses cendres sont déposées au cimetière d’un des villages de la municipalité de Mount Desert. A côté se dresse la petite maison en rondins qu'elle avait louée au début de sa relation avec Grace Frick.Sur sa dalle funéraire, on peut lire l’inscription suivante, tirée de L'Œuvre au noir : « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur de l'homme à la mesure de toute la vie. »

Sa bibliographie

Son roman « L'Œuvre au noir » est certainement une de ses œuvres majeures. Le héros Zénon vit à l’époque de la Renaissance. Epris de connaissance et de liberté, il est mal compris par ses contemporains qui eux sortent à peine du Moyen-Age. En avance sur son époque, ce héros socratique donne plus de prix à sa liberté qu'à sa vie. Pour lui, la quête de sens côtoie l'abîme.

Dans « Le labyrinthe du monde », Yourcenar s’inspire de sa vie et la transcende en œuvre littéraire. Il s’agit d’une vaste fresque familiale, commencée en 1969 et qui l’occupera jusqu’à sa mort. Elle comprend trois volumes : « Souvenirs pieux » (1974), « Archives du Nord » (1977) et « Quoi ? l'Éternité » (1988).

Dans « Souvenirs pieux » elle parle de ses ancêtres maternels, mais aussi de se propre naissance et de la mort de sa mère, quelques jours après l’accouchement. Elle évoque l'enfance et la jeunesse de cette mère qu’elle n’a pas connue, jusqu’à sa rencontre avec Michel de Crayencour. Visiblement, l’écriture permet à Marguerite d’exorciser les drames familiaux et de transcender par la littérature les angoisses et les regrets de sa propre vie.

« Archives du Nord »aborde, lui, le côté paternel. Au lieu de remonter le temps, on part ici des origines de la famille pour arriver peu à peu à dessiner la figure paternelle. Au début du livre, on dépeint la formation et l'évolution géologiques des terres du nord de la France (on ne peut remonter davantage la ligne du temps !), puis on retrace la généalogie des Cleenewerck de Crayencour depuis le XVIème siècle. Le grand-père de Marguerite occupe une place importante dans ce livre. On décrit son adolescence et son mariage avec la future grand-mère de Marguerite, (issue de la riche bourgeoisie lilloise), cette personne dure et sèche que l’écrivain n’a jamais aimée. Enfin, le livre se termine par l’évocation de la vie du père de Marguerite (sa fuite du milieu familial, sa carrière militaire, sa désertion, son exil pour l'amour d'une jeune Anglaise, son premier mariagepuis, après la mort de la jeune femme, l'union avec la mère de Marguerite).

« Quoi? l'Éternité » est demeuré inachevé. On y évoque le veuvage de Michel dans la propriété familiale du Mont-Noir, Jeanne qui fut sa maîtresse (après avoir été une amie d'enfance de la mère de Marguerite et qui à ce titre fut pour cette dernière comme l’image d’une mère idéale). Puis viennent les souvenirs d’enfance de l’écrivain et une description de la Première Guerre mondiale.

La manière dont ce triptyque familial a été composé (à l'aide d'archives et de témoignages) est semblable à la manière dont ont été élaborés Les Mémoires d'Hadrien ou l'Oeuvre au noir. En effet, derrière la création romanesque, on retrouve un travail d'historien ainsi qu’un point de vue moraliste sur les actions des hommes. La réflexion sur la destinée et le temps qui fuit est omniprésente. On peut même dire que dans « Le labyrinthe du monde », la part de la fiction est fort minime. Le but est de restituer des faits réels. Certes l’écrivain donne vie aux personnages en laissant libre cours à son imagination, mais cela ne va pas au-delà. Quand la documentation manque pour établir les faits, Marguerite préfère garder le silence plutôt que d’inventer un récit et de faire de la fiction.

Ainsi donc Yourcenar, après avoir traité de grands sujets (l'empereur Hadrien dans les « Mémoires d'Hadrien » et le philosophe alchimiste dans « L'Oeuvre au noir »), revient à la fin de sa vie vers des personnages ordinaires, ceux de sa famille. A travers leur vie qu’elle reconstitue patiemment, elle veut montrer l'inexorable flux de la vie. Le temps et les événements passent, broyant chacun et engloutissant tout le monde dans l'oubli. C’est cette vision du destin, du temps qui passe et de la mort qui approche, qui fascine le lecteur de l’œuvre de Yourcenar. Certes, elle parle des membres de sa famille, mais ceux-ci sont replacés dans une perspective plus générale. Il n’y a plus là de personnages vraiment marquants, pas de super-héros, mais la vie simple de tout un chacun, même si cette saga familiale se passe dans la noblesse et non dans le petit peuple. Tout, finalement, relève de la contingence :
« L'angle à la pointe duquel nous nous trouvons bée derrière nous à l'infini. Vue de la sorte, la généalogie, cette science si souvent mise au service de la vanité humaine, conduit d'abord à l'humilité, par le sentiment du peu que nous sommes dans ces multitudes, ensuite au vertige" (Archives du Nord).

Fascinée par la sagesse orientale et la philosophie gréco-latine, Yourcenar se reconnaissait dans l'humanisme de la Renaissance, où elle retrouvait une sorte de curiosité universelle qui allait puiser dans la lecture des livres anciens :
« Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres. » Yourcenar lisait couramment le grec ancien et le latin et avait une vaste connaissance de la littérature antique. J’avais été personnellement frappé par les pages qu’elle consacre à la Grèce. Elle ne voit pas le paysage présent, la mer ou le soleil, mais les temples antiques, et réfléchit à la pensée de ces hommes de l’Antiquité, qui sont à la base de notre culture, et qui se sont tus depuis des siècles.
« Presque tout ce que les hommes ont fait de mieux a été dit en grec. »

Quant au style de Yourcenar, on peut dire qu’il se caractérise par son côté épuré et classique, toujours très travaillé. Réfléchissant sans cesse sur son travail d’écrivain, elle a souvent réécrit ses textes antérieurs.