Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Emile Verhaeren

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon




Vidéo: Marc Quaghebeur parle d'Emile Verhaeren


Emile Verhaeren, poète flamand d’expression française est né à Saint-Amand(province d'Anvers) en 1855 et mort (accidentellement) à Rouen le 27 novembre 1916. Il a vécu dans une famille aisée, où on s’exprimait en français, tandis qu’à l’école ou dans son village, on parlait le flamand (voir mon article sur Marie Gevers, chez qui on retrouvait les mêmes caractéristiques, Marie qui avait d’ailleurs reçu les encouragements de Verhaeren à ses débuts). Il a fréquenté l'internat francophone Sainte-Barbe à Gand, puis a étudié le droit à l'université catholique de Louvain. Dans cette ville, il côtoie quelques-uns des écrivains qui animaient La Jeune Belgique, tandis qu’à Bruxelles il fréquente le salon de l’écrivain socialiste Edmond Picard, ce qui le familiarise avec l’avant-garde littéraire.

Il décide alors de renoncer à une carrière juridique et se consacre intégralement à l’écriture. Il publie des poèmes dans différentes revues (L'Art moderne, La Jeune Belgique). Son premier recueil, Les Flamandes sort en 1883 (ce sont des poèmes plutôt réalistes et même naturalistes). Comme on pouvait s’y attendre, l’ouvrage fut bien accueilli par l'avant-garde, mais fit carrément scandale dans sa région. On dit même que ses parents essayèrent d'acheter la totalité du tirage afin de le détruire et que le curé du village leur donna son appui. L’avantage de tout ce désordre, c’est que le jeune Verhaeren fut rapidement connu et reconnu.

Il publie ensuite des poèmes plutôt symbolistes :Les Moines, Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux noirs. Il épouse Marthe Massin et exprime son amour dans trois recueils (Les Heures claires, Les Heures d'après-midi et Les Heures du soir.)

Il s’intéresse ensuite aux questions sociales (articles et poèmes dans la presse libertaire). Les recueils suivants sont essentiellement dominés par deux thèmes : l'atmosphère des grandes villes et la vie à la campagne : Les Villes tentaculaires (sans doute son ouvrage le plus connu), Les Campagnes hallucinées, Les Villages illusoires.

Il devient célèbre et est traduit dans plusieurs langues. C’est l’époque où il se met à voyager et fait des conférences dans toute l’Europe, tout en étant admiré par des peintres et des écrivains de premier plan (Seurat, Signac, Rodin, Degas, Maeterlinck, Mallarmé, Gide, Rilke,Zweig). Le roi Albert Ier le proclame poète national et en 1911, il rate de peu le prix Nobel de Littérature.

Pendant la grande Guerre, Verhaeren se réfugia en Angleterre où il écrivit des poèmes pacifistes. Dans ses conférences, il insista beaucoup sur la nécessité de renforcer l'amitié entre la France, la Belgique et le Royaume-Uni. Fin 1916, après avoir donné une dernière conférence à Rouen, il meurt dans la gare de cette ville, poussé accidentellement par la foule sous les roues d'un train. Il n’avait que soixante et un ans. Il fut question de l’enterrer au Panthéon, mais la famille refusa. Son corps repose finalement près d’une boucle de l’Escaut dans son village natal de Saint-Amand.

Il convient également de souligne qu’entre 1899 et 1914, Verhaeren a séjourné à Roisin (dans le Haut-Pays), à une trentaine de kilomètres de Mons, près de Quiévrain. Il résidait dans une ferme-auberge au « Caillou-qui-Bique » et retrouvait là le calme nécessaire à son inspiration. C’est la veuve de George Rodenbach, Anna, originaire du Borinage, qui avait fait découvrir la région à Emile Verhaeren et à son épouse Marthe. Le grand Stefan Zweig (écrivain renommé, ami et traducteur de Verhaeren en langue allemande) a fait lui-même cinq séjours à Roisin. Et ce n’est pas le seul hôte de marque à venir rencontrer notre poète dans son refuge champêtre. Des écrivains, des peintres, des intellectuels, ont défilé chez les Verhaeren , notamment Constantin Meunier et Jules Destrée.

Pendant la guerre, la maison de Roisin est touchée par une bombe et brûle en partie. Reconstruite par après, c’est la veuve de Verhaeren qui reconstitue le bureau du poète avec des objets qu’il aimait. Aujourd’hui, sur le site provincial du « Caillou-qui-Bique », se trouve l’Espace muséal Emile Verhaeren.

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Penchons-nous maintenant sur son œuvre littéraire. Influencé par le symbolisme, Verhaeren pratique le vers libre. Son penchant pour les problèmes sociaux (il est proche de l'anarchisme) lui fait évoquer les grandes villes. Il en parle avec lyrisme, dans des poèmes d'une grande musicalité qui savent mettre l’accent sur la beauté de l'effort humain. Mais notre poète a d’abord été sensible à la beauté de la nature et de la campagne profonde.

Voici le poème « La vachère » (extrait du recueil « Les Flamandes ») dont je propose une lecture :

Le mouchoir sur la nuque et la jupe lâchée,
Dès l’aube, elle est venue au pacage, de loin ;
Mais sommeillante encore, elle s’est recouchée,
Là sous les arbres, dans un coin.

Aussitôt elle dort, bouche ouverte et ronflante ;
Le gazon monte, autour du front et des pieds nus ;
Les bras sont repliés de façon nonchalante,
Et les mouches rôdent dessus.

Les insectes de l’herbe, amis de chaleur douce
Et de sol attiédi, s’en viennent, à vol lent,
Se blottir, par essaims, sous la couche de mousse,
Qu’elle réchauffe en s’étalant.

Quelquefois, elle fait un geste gauche, à vide,
Effarouche autour d’elle un murmure ameuté
D’abeilles ; mais bientôt, de somme encore avide,
Se tourne de l’autre côté.

Le pacage, de sa flore lourde et charnelle,
Encadre la dormeuse à souhait : comme en lui,
La pesante lenteur des boeufs s’incarne en elle
Et leur paix lourde en son oeil luit.

La force, bossuant de noeuds le tronc des chênes,
Avec le sang éclate en son corps tout entier :
Ses cheveux sont plus blonds que l’orge dans les plaines
Et les sables dans le sentier.

Ses mains sont de rougeur crue et rèche ; la sève
Qui roule, à flots de feu, dans ses membres hâlés,
Bat sa gorge, la gonfle, et, lente, la soulève
Comme les vents lèvent les blés.

Cette jeune fille libre (la jupe lâchée) qui dort, bouche ouverte, offerte au regard du lecteur, a quelque chose de sensuel. Elle est littéralement immergée dans la nature qui l‘entoure (Le gazon monte, autour du front et des pieds). Les termes « Les pieds nus » doivent être vus comme une litote, comme dans le conte de Cendrillon, où la nudité partielle suggère subtilement une autre nudité, plus intégrale.
Le poème n’est pas érotique, non, mais devient tout doucement voluptueux. Les bras repliés de façon nonchalante suggèrent l’abandon. Le lecteur est donc troublé devant cette fille endormie qui laisse parler son corps avec naturel.
Des mouches rodent tout autour (on est à la campagne, on le dit clairement et même crûment). La jeune fille réchauffe avec son corps la mousse sur laquelle elle est couchée, ce qui attire d’autres insectes. Les termes « chaleur douce » et « sol attiédi » renvoient eux aussi à une sensualité charnelle subtilement exprimée. La jeune paysanne écarte parfois les insectes importuns qui la frôlent (importuns comme le regard lascif des hommes sur son corps abandonné au sommeil), mais c’est pour se rendormir aussitôt (et s’offrir à nouveau sans retenue).
La nature autour d’elle est également teintée du même érotisme (« sa flore lourde et charnelle ») tandis qu’inversement le corps de la jeune fille peut être comparé à « La pesante lenteur des bœufs ». Il y a donc quelque chose d’animal en elle, de primitif, de peu policé, quelque chose qui renvoie à une nature fondamentale, charnelle, et éloignée des conventions bienséantes de la société.
Cette comparaison avec la nature se poursuit à la strophe suivante. La sève, cette force « bossuant de noeuds le tronc des chênes » est comparable au sang qui anime le corps de la vachère. Le terme « bossuant » renvoie par ailleurs sans le dire à la poitrine proéminente de la jeune fille. Pour le reste, l’assimilation est totale : se cheveux sont « plus blonds que l’orge dans les plaines et les sables dans le sentier ».
Du champ où repose la dormeuse, le regard s’étend donc maintenant à la grande plaine flamande tout entière. Ensuite, le poète emploie le terme « sève » pour désigner le sang de la belle endormie (on ne l’imagine pas autrement que belle et terriblement désirable). Cette sève « roule, à flots de feu », ce qui souligne la jeunesse impétueuse de la jeune fille et le feu du désir qui doit l’animer dans son sommeil.
Ses membres sont « hâlés », comme il se doit chez une personne qui vit en permanence au grand air et en contact avec la nature (le titre « la vachère » avait déjà indiqué la proximité qui existe entre cette fille et les animaux qu’elle est supposée garder). Enfin, le poème se termine de manière plus explicite encore en décrivant ce sang qui gonfle les seins et les soulève au rythme lent de la respiration. Une dernière comparaison « Comme les vents lèvent les blés » inscrit définitivement la dormeuse au corps si désirable dans le cadre plus vaste de l’immense nature.
Bref, on pourrait dire que les paysages ressemblent aux êtres vivants et inversement. On a donc bien ici un poème naturaliste, très concret, très réaliste, mais où tout est dit subtilement, sans la moindre vulgarité et sans aucune obscénité. Cette jeune fille abandonnée dans son sommeil est désirable et elle est comme l’âme de la plaine qui l’entoure, plaine féconde par ailleurs. Endormie, elle frémit d’une sorte de désir universel.