Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Victor Serge

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Il est des écrivains dont on ne parle jamais et dont peu de de personnes se souviennent. Certains méritent sans doute cet oubli parce que leur œuvre n’avait rien d’original ni de bien marquant, mais d’autres au contraire étaient des penseurs de premier ordre, en avance sur leur époque, et ils possédaient une plume remarquable. On ne les évoque pourtant jamais et leur nom n’apparaît pas dans les manuels scolaires.

Tel est assurément le cas de Viktor Lvovitch Kibaltchiche. Si je vous dis que cet homme est pourtant l’un des plus grands écrivains belges, vous allez être étonné, j’en suis certain. Bon, il est vrai qu’il est un peu plus connu sous le nom de Victor Serge, mais finalement il n’est vraiment lu que par quelques spécialistes et par quelques adeptes inconditionnés de l’anarchie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : cet écrivain quelque peu oublié a eu de son vivant un rôle politique de premier plan. Malheureusement pour lui, comme il n’a pas fait l’éloge de la bourgeoisie bien-pensante, mais qu’il a au contraire contribué à répandre des idées anarchistes, après avoir eu pendant quelques années une certaine accointance avec l’Union soviétique, il est tombé dans l’oubli.

Personne ne semble lui pardonner d’avoir finalement été un révolutionnaire. Pourtant, cet ostracisme qui le frappe aujourd’hui se base sur des préjugés, car malgré ses idées franchement ancrées à gauche, il a bien été un des premiers à critiquer le régime stalinien qui se mettait en place. Rien que pour cette honnêteté intellectuelle (que l’on retrouve aussi chez Charles Plisnier), il mériterait d’être sorti de l’oubli où il est tombé. Mais voilà, considéré comme un communiste-anarchiste en Europe de l’Ouest et comme un traitre au PC dans l’ancienne Russie soviétique, il ne s’est trouvé personne pour se souvenir de lui. Ila pourtant perdu la vie à cause de ses idées car il a été discrètement assassiné par les agents de Staline.

Merci donc à Actu-TV et à Marc Quaghebeur d’avoir évoqué son souvenir.Personnellement, je connaissais Victor Serge via l’œuvre de Michel Ragon, « La mémoire des vaincus ». Mais commençons par le commencement.

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Viktor LvovitchKibaltchiche est né à Bruxelles en 1890 de parents russes émigrés politiques et il est mort à Mexico en 1947.
Pour être plus précis, son père était un ancien officier russe converti au socialisme et sa mère était issue de la noblesse polonaise.
Par ailleurs, il est le père du peintre Vladimir Kibaltchitch (il a eu aussi une fille, Jeannine).

Dès l'âge de quinze ans il milite dans la Jeune Garde socialiste, à Ixelles. Antimilitarisme virulent, il s'oppose à la politique coloniale de la Belgique au Congo. A seize ans, on le retrouve dans les milieux anarchistes de Bruxelles et il écrit déjà dans des revues libertaires comme Les Temps Nouveaux, Le Libertaire, La Guerre sociale (tout en exerçant des métiers variés pour survivre : dessinateur-technicien, photographe, typographe, etc.). Il n’hésite pas à participer à différentes manifestations, lesquelles se terminent généralement par des bagarres avec la police et par des perquisitions.

A dix-neuf ans, il quitte la Belgique pour Paris (où le combat anarchiste est plus à la pointe, comme le souligne Marc Quaghebeur). Là, il continue à écrire dans la presse libertaire (notamment dans « L'Anarchie » sous le pseudonyme du « Rétif ») et il donne des conférences politiques.
S’il est un adepte de la tendance anarchiste-individualiste, il désapprouvera pourtant toujours les méthodes violentes prônées par la bande à Bonnot. Pour rappel, cette bande regroupe quelques anarchistes de «L’Anarchie » qui ont volé de l’argent et commis des meurtres en s’aidant d’une automobile, alors qu’à l’époque les gendarmes se déplaçaient encore à cheval ou à vélo.Toujours est-il qu’après un hold-up, la bande se réfugie de force chez Victor Serge (alors en ménage avec Rirette Maîtrejean, une autre anarchiste) lequel les héberge par solidarité. Du coup, il sera directement impliqué dans le procès qui suivit et sera condamné à cinq ans de réclusion, ce qui n’est quand même pas rien (Rirette, elle, sera acquittée).

Il survit en écrivant et cette expérience de l’incarcération sera d’ailleurs évoquée dans son roman « Les Hommes dans la prison ».
C’est à cette époque qu’il rejetteles « absurdités syndicalistes ». Pour Victor Serge, le syndicalisme classique est trop sage et veut simplement diminuer quelque peu les inégalités sociales. Quant à l’anarcho-syndicalisme, ce n’est qu’un beau rêve, puisqu’une société idéale serait supposée naître après une grève générale. De plus, une fois puissants, les syndicats sombrent dans le légalisme et n’ont plus envie de changer le monde. Bref, ils deviennent une institution faisant entièrement partie de la société qu’ils sont supposés combattre et ne servent qu’à faire émerger des classes d’ouvriers avantagés, « aussi conservateurs que les bourgeois tant honnis. »
Lorsqu’il quitte la prison, Viktor Lvovitch Kibaltchiche est expulsé de France et on le retrouve ouvrier typographe à Barcelone où il écrit dans la revue « Tierra y Libertad » (pour la première fois sous le pseudonyme de Victor Serge). En 1917 il aurait participé à une tentative de soulèvement anarchiste, puis il revient en France, où il est de nouveau emprisonné. Passionné par la révolution russe il sera libéré en 1919 (en réalité échangé avec d'autres prisonniers dans le cadre d'un accord franco-soviétique). Il gagne logiquement la Russie, qui apparaît alors comme le seul pays au monde à être à la pointe des réformes sociales. (voir son livre « Naissance de notre force »). Il adhère forcément au parti communiste russe, passant du coup de l'anarchisme au marxisme. Ses anciens camarades libertaires lui reprocheront ce revirement, ce qui l’amènera à défendre longuement sa position dans divers textes (où il insiste sur les erreurs des anarchistes russes et où il minimise la répression soviétique à leur encontre). Au sein du parti, il est successivement journaliste, traducteur, typographe, secrétaire...Il assiste aux congrès de l'Internationale communiste et collabore avec Zinoviev à l'Exécutif de l'Internationale. On retrouve sa plume dans la presse internationale et notamment dans L'Humanité. A ce stade, on peut donc dire qu’il contribue à permettre au parti communiste de noyauter toute la société soviétique.

Assez vite, cependant, ce trotskiste prévoit la dictature que va devenir le stalinisme et il la dénonce ouvertement. Rappelons qu’à cette époque la gauche française et bon nombre d’intellectuels idéalisaient le régime et la terre russes, où ils imaginaient l’émergence d’un nouveau paradis sur terre. Victor Serge a donc été un des premiers a lever un coin du voile et c’est assurément ce que personne ne lui a pardonné (ni en Russie ni en France). En 1928, il est exclu du PCUS et placé sous surveillance. Sa demande d’émigration est refusée. Condamné en 1933 à trois ans de déportation dans l'Oural, ses manuscrits sont saisis par le Guépéou.Là, il lui est impossible de travailler et il souffre de la faim avec son fils Vlady. En fait, il ne survit que grâce à l’aide de ses amis français et à l’argent de ses livres vendus à l’étranger. Une campagne internationale obtient finalement sa libération. On retrouve parmi ses soutiens Trotski et André Gide, mais c’est finalement grâce à une intervention personnelle de Romain Rolland auprès de Staline que Victor Serge sera libéré.

Banni d'URSS en 1936, il revient en France et en Belgique et dénonce (notamment dans le journal liégeois de gauche « La Wallonie ») les grands procès staliniens qui sont en train de se mettre en place. Mais c’est aussi l’époque de la guerre d’Espagne et là il réclame un rapprochement entre les anarchistes et les marxistes afin d’assurer la victoire contre Franco. On sait qu’il ne sera pas écouté et que la présence de certains communistes sur le terrain avait pour but essentiel de « liquider » les anarchistes (qui auraient pu faire de l’ombre au PC) et pas du tout de combattre les troupes fascistes.

La presse communiste critique sans arrêt Victor Serge, qui finit par se réfugier au Mexique en 1941 (il aura donc échappé aux deux guerres mondiales : en 14-18 il est incarcéré à cause de l’affaire de la bande à Bonnot et en 40-45 il est au Mexique). Il écrit alors ses derniers romans et ses mémoires. Il meurt dans le dénuement en 1947, dans des circonstances plus que suspectes (peut-être a-t-il succombé à une crise cardiaque, mais il a plus probablement été empoisonné par des agents soviétiques).

Dans son œuvre littéraire, Victor Serge a surtout défendu la liberté et critiqué le côté inhumain des démocraties (« Les Hommes dans la prison ») ou le totalitarisme soviétique (« L'Affaire Toulaev »). Dans ce dernier livre, il analyse la psychologie des dirigeants communistes quis'accusent de crimes qu'ils n'ont pas commis (en sachant que de toute façon ils seront condamnés à mort par Staline) dans l’espoir de sauvegarder le progrès du socialisme. Pour eux, mieux valait s’accuser que d’accuser le PC, qui avait représenté tous leurs espoirs à une certaine époque de leur vie.
Dans les « Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », il analyse le travail des services secrets et explique en quoi consiste la répression étatique. Dans « S'il est minuit dans le siècle », il dénonce les purges staliniennes.
Citons encore « Naissance de notre force » (sur la naissance de société russe après la révolution de 1917), « Vie et mort de Léon Trotski » et« Le nouvel impérialisme russe ». Dans un essai, « Soviets 1929 » (signé de Panaït Istrati mais écrit par Victor Serge), il dénonce la planification bureaucratique et le gaspillage qui en résulte. Son dernier roman, « Les années sans pardon » (posthume), raconte les doutes de deux agents secrets de l'Union soviétique, qui quittent leur service pour se réfugier au Mexique.

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Extraits

"L'avalanche roule sur nous, nous la voyons venir, nous ne pouvons rien. Nous sommes à l'âge des Etats, des machines, des masses, livrés à cette triple puissance qui nous enserre et peut, d'un instant à l'autre, nous broyer, nous broyer en masse... J'ai vu ces jours-ci des hommes blêmir de désespoir sous cet accablement. Ne rien pouvoir à pareille heure ! Ne rien pouvoir si demain... Aux hommes, aux femmes que cette angoisse-là étreint, on voudrait dire que notre nullité n'est pas si complète qu'elle le paraît ; que nous pouvons en réalité quelque chose de grand et pourrons davantage chaque jour ; que, pouvant, nous devons. Le moment est venu de faire appel à nous-mêmes - avec la certitude de travailler pour l'avenir. Quel que soit l'événement, il nous appartiendra d'y faire face en pleine conscience (...). De ne consentir à aucun aveuglement." « Retour à l’Ouest, chroniques (juin 1936-mai 1940), Agone, "Mémoires Sociales", p. 210.

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Et voici un poème, écrit du temps de la déportation de l’auteur dans l’Oural :

Les femmes Kurdes en robes rouges, l'ânon cheminant dans la ruelle du Maydan,
Les couleurs du hasard, leurs fantasques sommeils, leurs réveils parmi les arabesques mouvantes du bazar,
les colliers de cuivre au cou des petites barbares, des petites Tartares
qui vendent des raisins mûrs et des poivrons ardents,
La vapeur des eaux brûlantes jaillissant des laves souterraines
pour les bains Orbéliani, payez trois roubles et soyez purs.
(...)

Mosquée bleue de Chah Abbas, couverte de rayonnantes faiences,
un captif inconnu marchait d'un pas allègre entre des sabres nus,
précédé d'une invisible espérance.
Ses espadrilles foulaient la poussière, elles eussent ainsi foulé les crêtes d'écume sur la mer.
Des fenêtres carrées de la prison du Métekh, les visages de laterre les plus proches du ciel
en apparence
pouvaient le voir partir,
partir et revenir.
"Pour un brasier dans un désert",

Plein chant, 1998, 252 pages.

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Enfin, pour montrer que Victor Serge n’était pas qu’un théoricien révolutionnaire, mais aussi un grand écrivain, voici un extrait des « carnets » : Teotihuacan

27 juillet 1943. – Route sur le haut plateau, courant parmi de bonnes cultures (maïs). Ce pourrait être l’Europe centrale. Tous les horizons sont de montagnes grises ou bleutées au-dessus desquelles s’élèvent les amoncellements de nuages qu’un soleil violent transperce souvent.

Vues de loin les pyramides de Teotihuacan paraissent de hautes termitières aplaties au sommet, dominant la végétation basse. On approche sans éprouver d’émotion. Un petit musée à verrière, en brique rouge, du dernier mauvais goût, dépare le site. On débouche au pied de la pyramide du Soleil et cela devient une vision inexprimable. Les mots grandiose, écrasant, inhumain viennent pauvrement à l’esprit – ils ne disent rien, ce sont des mots d’Européens et nous sommes devant une conception du monde, une architecture jaillies d’une âme humaine différente de la nôtre, formée comme la nôtre par des millénaires, mais par d’autres millénaires. C’est une montagne strictement géométrique, donc strictement pensée, bâtie par des mains de travailleurs (et qui n’avaient aucun animal domestique, aucun moyen de transport sauf l’échine de l’homme; qui disposaient certainement toutefois d’un outillage de cordes et de treuils extrêmement ingénieux), bâtie en pierre volcanique. Documentation : hauteur, 60 m, côtés, longueur, 224 m, superficie de la base, 50.143 m2, volume approximatif, 1.300.000 m3. Excepté le dernier, ces chiffres n’expliquent en rien la vision. La hauteur modeste donne l’impression écrasante, inhumaine, par l’effet des pentes massives et des escaliers linéaires qui tracent un dessin pareil à une broderie en couleur unie sur la pierre. L’homme, sur ces degrés, n’est plus qu’un insecte.

J’ai eu le vertige avant d’atteindre la première des cinq ou six terrasses successives. Je me suis séparé de notre groupe et j’ai erré dans les constructions du bas. Architecture cyclopéenne. Les monticules sur lesquels on chemine contiennent d’autres ruines. Certaines murailles gardent un peu de couleur rouge. Çà et là, le sol est fait de plaques d’un antique ciment noirâtre. La pyramide entière devait être recouverte de ciment et peinte, probablement surtout en rouge. Alors, elle flambait au couchant, au lever du soleil, elle ardait à midi, pierre, feu, lignes nobles, pensée dominatrice comme sévérité nue. L’homme de ce monde ne devait pas compter beaucoup ni pour lui-même ni pour la société. Le symbole est celui d’une domination absolue de l’homme par la rigueur de l’univers et de la vision. Théocratie.

Dans la plaine, entre les ruines, croissent les nopals et ils atteignent deux mètres. Enchevêtrés, opulents, hérissés et déchirés d’épines, ils défendent contre le vide leur puissante chair végétale prisonnière de sa force. La plante parfaite, d’énergie combative, est finie : elle s’est donné ses propres limites, définitivement. Refusant d’être dévorée, elle est cruelle. Cuirassée d’épines, elle est sûre d’elle-même et puissante sur un sol aride, dans une roche volcanique. C’est tout. Entre cette plante et cette société disparue, communauté intérieure saisissante.

J’aperçois entre les nopals la pyramide de la Lune, couverte de verdure. C’est une colline aux formes régulières, elle transforme le paysage. La végétation la dépouille un peu de son caractère d’inhumanité humaine.

Pendant toute notre visite un énorme fragment d’arc-en-ciel flamboyant demeure planté à l’horizon comme un large cimeterre de feu léger où l’or, l’orange et le violet sont intenses.

« Carnets (1936-1947) » Agone, 2012, 864 pages.