Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Histoire de la littérature belge francophone - Sous le règne de Léopold II° (première partie)

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Histoire de la littérature belge francophone - chapitre I - Sous le règne de Léopold II - première partie

J’ai écouté attentivement l’émission de Marc Quaghebeur sur la littérature belge au début du règne de Léopold II et j’avoue que je n’ai lu aucun des auteurs qu’il a cités, des auteurs dont j’ignorais même parfois jusqu’au nom. Quelque part, cela n’a rien d’étonnant, car sur un plan strictement littéraire, ce n’est pas là qu’on va trouver les plus grands textes de notre patrimoine culturel. De plus, l’enseignement chez nous, même en faculté de lettres, ne met pas vraiment en évidence les écrivains du terroir (à la différence de ce qui se passe au Québec, par exemple). C’est évidemment dommage car cela conforte l’idée dans le grand public que la littérature belge serait mineure, voire inexistante. Et c’est vrai que pour « réussir » il vaut mieux aller à Paris et être publié par une grande maison d’édition française. Le paradoxe étant que ceux qui ont vraiment « réussi » (je pense à des gens comme Simenon, Félicien Marceau ou Françoise Mallet-Joris, par exemple) sont finalement considérés comme français. Mais ceci est un autre débat, certes intéressant, mais qui n’a pas sa place ici.

Revenons donc à nos auteurs belges du temps de Léopold II.

Dans la vidéo, on a cité d’abord le nom de Van Bemmel.
Eugène Paul Philippe Van Bemmel

Eugène Paul Philippe VGan Bemmel (Gand, 1824– Saint-Josse-ten-Noode, 1880) fut à la fois enseignant et homme de lettres. Conseiller communal à Saint-Josse-ten-Noode, il participa à la fondation du cercle « Vlamingenvooruit » dont il rédigea le manifeste (Déclaration des droits des Flamands). Il fut professeur puis recteur de l’ULB. Il a collaboré à de nombreuses revues et fut même le fondateur de la « Revue trimestrielle », axée sur les arts et les lettres, mais aussi sur les sciences politiques ou les sciences naturelles. Il participe à « PatriaBelgica », une sorte d’encyclopédie nationale en trois volumes sur la Belgique physique, sociale et culturelle.
C’est en 1875 qu’il publie « Dom Placide », sorte de mémoire du dernier des moines de l'abbaye de Villers-la-Ville. Selon les spécialistes, ce livre constituerait un des rares bons livres de cette époque. Le style, simple et dépouillé, s’accorderait selon eux au « caractère tout psychologique d’[une] confession déguisée ».
Il a publié également « La province de Luxembourg. Voyage à travers champs », et dirigeal’ouvrage collectif « La Belgique illustrée, ses monuments, ses paysages, ses œuvres d’art ».

Octave Pirmez (Châtelineau 1832-Acoz,1883)
Le château d'Acoz, où Pirmez passa sa vie, se situe près de Gerpinnes, entre Charleroi et Florennes. Pour une fois, notre auteur n’est pas d’origine flamande, ce qu’il convient de souligner, mais il s’inscrit cependant dans la lignée des écrivains fortunés, comme c’est souvent le cas à l’époque.
De son vivant, il fut soutenu par Rodenbach et plus tardMarguerite Yourcenar parlera longuement de lui dans « Souvenirs pieux » (il était son grand-oncle maternel). Il a surtout écrit sur la nature et sur la vie intérieure. Souvent mélancolique, sa prose s’apparentait à la poésie. Il vivait fort retiré et fut surnommé « le solitaire d’Acoz ».
Voici quelques citations que la postérité a retenues :
• Le fanatisme appelle persécution tout ce qui contrarie son absolutisme
• Quand nous aimons, nous sommes l'univers et l'univers vit en nous.
• Que la science que nous acquérons par la lecture ne soit pour nous que le ciseau du sculpteur; qu'elle nous aide à tailler le bloc de pensées et sentiments qui fait le fond de nous-mêmes
• Vous ne toucherez point un papillon sans faire tomber la poudre qui colore ses ailes; vous n'analyserez point l'amour sans en faire évanouir le charme.

Xavier de Reul (1830-1895)
Xavier de Reul est né dans le pays de Herve. Ses parents meurent du choléra en 1848. Inscrit à la faculté de philosophie et lettres de l'université de Liège, il doit abandonner ses études et voyage en Allemagne et en Italie. Il reprendra pourtant des études, mais d'ingénieur à l'École des mines, cette fois. Il fit partie de la première équipe qui fouilla les grottes de la Lesse (grottes de Han)

Caroline Gravière( 1821 - 1878)
Epouse du conservateurde la Bibliothèque royale de Belgique, elle eut la chance de vivre dans un milieu intellectuel. Publiée dans différentes revues (notamment la « Revue trimestrielle » de Van Bemmel, dont nous avons parlé plus haut), elle tiendra un salon qui était réputé. Soucieuse du droit des femmes à l'éducation, elle sera entourée de socialistes progressistesproches de l’ULB (Ligue de l'enseignement ou Libre pensée). Ses écrits littéraires correspondent à ses idées socialisantes et sont représentatifs du réalisme belge du dix-neuvième siècle.
Son œuvre la plus connue est « Une Parisienne à Bruxelles ». C’est l’histoire d'une jeune mariée confrontée à l'hostilité de sa belle-famille, ce qui est l’occasion pour Gravière de faire une satire des mœurs de la petite bourgeoisie belge. En détournant les clichés du roman populaire, elle se distingue de la production romanesque de l'époque. C’est clairement une œuvre de la gauche libérale.

Voici un extrait de ce livre :
Ma chère mère,
Privée de tes entretiens, c'est pourtant encore auprès de toi que je me réfugie. Si quelque chose m'étonne ou m'émeut, mon premier mouvement est toujours celui de l'enfant qui s'écrie : Je vais le dire à ma mère! Eh bien! je te le dirai, malgré l'absence, malgré l'espace; je te raconterai mes impressions, mes sentiments, sans ordre, sans suite, sans soin. Je me sens mieux déjà depuis que j'ai préparé ce cahier qui t'est adressé, pages blanches sur lesquelles tomberont peut-être des larmes et qui ne seront guère saluées d'un sourire! En lisant ce mémoire, tu me suivras à la trace dans cette phase difficile de ma destinée.
Cependant, je ne suis mariée que depuis trois mois, et s'il fut jamais un mariage d'amour, c'est le mien. Qui mieux le sait que toi, toi dont je suis la seule enfant, toi que j'ai pourtant quittée pour suivre en pays étranger, en pays inconnu, – en pays ennemi! – Alphonse Van Zee, que j'aimais tant et qui est aujourd'hui mon mari.
Quitter Paris était pour moi un sacrifice, parce que je t'y laissais; à tous les autres points de vue, c'était un acte sensé, puisque j'épousais un ingénieur belge. Sa position l'obligeait d'habiter son pays, tout comme ta nationalité et tes habitudes te fixent à Paris. Et puis, nous nous sommes dit si souvent pour nous consoler : il n'y a plus de distance! C'est
possible; mais il y a et il y aura toujours la séparation.
Tu dois être étonnée de ne pas voir ma lettre datée, comme à l'ordinaire, de l'un ou de l'autre petit village des Ardennes, où nous avions décidé de passer notre lune de miel, moi prenant ma résidence dans quelque champêtre hôtellerie, tandis que mon mari explorait les localités environnantes, afin de lever le plan de son nouveau chemin de fer. Nous nous étions arrangés ainsi jusqu'à présent, quand voilà, tout à coup, mon mari rappelé à Bruxelles. Il s'agit du redressement de tout un quartier. Le genre de travail qui lui incombe nécessite sa présence pendant un certain nombre de mois; après cela, il aura une mission pour l'Italie. En attendant, au lieu de nous monter une maison pour un temps si court, le parti le plus raisonnable semble être de nous établir chez ma belle-mère, où nous aurons trois pièces au premier étage, plus la jouissance du salon, du piano, la société bruxelloise, la compagnie de mes belles-sœurs et toutes les distractions que comporte cet intérieur. Il va sans dire que nous payons notre table; la famille n'est pas riche et vit d'une pension de veuve (trois mille cinq cents francs) augmentée d'un revenu de quatre mille francs, plus la propriété de la maison. On nous attendait à bras ouverts. «C'est pour mieux t'étouffer, mon enfant!»
Avec quel désordre je t'écris, n'est-ce pas? L'incohérence même de mes discours peint le trouble de mes sentiments!

Caroline Gravière écrira en toutune vingtaine de romans, dont « La Servante » (1871), « Sainte-Nitouche » (1874), « Mi-La-Sol » (1875), « Un paradoxe » (1875), et « Une Parisienne à Bruxelles » (1875) dont nous venons de parler.
De cette auteure, Camille Lemonnier dira ceci : « Elle s’était choisi comme nom Caroline Gravière. Il a fallu notre petit pays tracassier et indifférent pour que ce nom ne devînt pas célèbre. »

Paul Heusy (Verviers, 1834 - Leimeil-Brévannes (Val-de-Marne, France), 1915)
Paul Heusy (de son vrai nom Alfred Guinotte, mais notre auteur préféra le pseudonyme de Heusy, petite commune près de Verviers) est avocat et il collabore à la Revue trimestrielle de l'université de Liège. C’est là qu’il publie deux nouvelles, « Franz Brenner » (1858) et « Louise ».Il s'établit à Paris où il fait éditer son premier roman, « Un coin de la vie de misère » (1878),qui rencontre un certain succès.
Ensuite, il part pour la Floride, où il s’essaie à la culture des orangers. A cette époque, sous le titre de « lettres floridiennes », il publie des articles sur les mœurs américaines dans un quotidien français, le «Radical ». Il revient à Bruxelles puis à Argenteuil et continue sa collaboration avec le « Radical » (environ deuxcenttrente récits).
Il est également critique d'art et chroniqueur littéraire et judiciaire (n’oublions pas qu’il est avocat, au départ). A ce titre, il suit le procès de Camille Lemonnier. Un roman non édité, « Histoire du peintre Eugène-Marie (l'histoire douloureuse d'un enfant adultérin) » n’est découvert qu’en 1955 par sa fille, qui le confie à la Bibliothèque royale de Belgique.
Un autre livre, « Vie de misère, gens de rues » a été publié en 1994 par l’Académie royale de langue et de littérature française (avec une préface de Paul Delsemme)cent onze ans après les essais infructueux de Paul Heusypour trouver un éditeur. On y découvre moins un écrivain prolétarien qu’un humaniste qui sait décrire la misère sociale et quotidienne des « petites gens » de la fin du XIXème siècle.

En voici un extrait :
Vers dix heures, la femme Delpon, qui l'a recueillie, à la mort de ses parents, dans la baraque de planches qu'elle occupe avec son mari, le marchand de peaux de lapins, rue Saussure, en face des ateliers de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest, lui donna un gros quignon de pain, lui mit au bras un panier d'osier et l'envoya, comme de coutume, ramasser des morceaux de charbon par les routes.
Henriette sortit.
La veille et l'avant-veille, une neige abondante était tombée sans relâche, et depuis le soir précédent, il ventait fort et il gelait dur. Plusieurs fois, la nuit, tandis que les murailles de la baraque craquaient au choc des rafales, la petite s'était réveillée transie sous sa maigre couverture de laine jaune. Mais, en ce moment, le soleil s'étalait, éblouissant, au bas du ciel pâle et ses rayons, en effleurant la neige blanche que la gelée avait émiettée, la poudraient de mille étincelles diamantées. Henriette, le corps enfermé dans une vieille jupe qu'un lambeau d'écharpe d'homme à couleurs crues serrait à la ceinture et qui s'arrêtait à ses genoux, des sabots aux pieds, des bas troués autour de ses jambes grêles de gamine, nu-tête, commença à courir, les mains cachées sous son tablier.
Elle était toute joyeuse.
Ces blancheurs brillantes qui s'étendaient à droite, à gauche, en avant d'elle, la charmaient sans qu'elle s'en rendit compte. Il ne lui semblait pas qu'il fît bien froid. Le souvenir de ses longs frissonnements de la nuit lui rendait légères les piqûres de la bise qui rougissaient ses joues et mouillaient ses yeux. Elle était ravie de s'agiter, ravie d'écouter le bruit de la neige qui criait sous ses pas, ravie de regarder les paillettes scintillantes dont le sol se couvrait.
Comme elle franchissait, alerte et la mine riante, la porte d'Asnières, un des employés de l'octroi, qui grelottait malgré son épais caban vert, s'écria : – Tiens! voilà la nièce aux Delpon! Ca n'a pas dix ans, ça ne mange pas, ça n'est pas habillé, ça sort en cheveux par tous les temps et ça se porte mieux que nous.
– C'est pas étonnant, dit un autre en goguenardant lourdement, de la graine de rouleuse!
Cependant la petite avait avisé, à deux ou trois mètres de la grille, une mare prise et essayait, à coups de sabot, d'en casser la glace. Après maints efforts vains, elle secoua insouciamment la tête et reprit sa course.

Jean François Foulon