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Histoire de la littérature belge francophone - Sous le règne de Léopold I°

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Histoire de la littérature belge francophone - chapitre I - Sous le règne de Léopold I°

Dans l’interview consacrée aux débuts de la littérature belge (depuis la période prérévolutionnaire jusqu’au règne de Léopold I), Marc Quaghebeur a mis en évidence quelques écrivains qui sortent du lot et qui méritent notre attention, du moins d’un point de vue historique. Voici une courte biographie de trois de ces auteurs.

Hendrik Conscience– né Henri Conscience - (1812 – 1883)

c'est un écrivain belge d'expression néerlandaise.

Son père, natif de Besançon, avait été officier dans la marine de Napoléon et avait été nommé sous-directeur du port d'Anvers en 1811. Il resta dans cette ville après la chute de l’empire français. Henri grandit dans la boutique familiale, où se trouvaient de vieux livres qui lui donnèrent le goût de la littérature. Après le décès de sa mère, son père se remarie et la famille vit en Campine. Au moment de la révolution belge de 1830, Henri s’engage à l’armée. C’est là qu’il se retrouve parmi des Flamands de toutes les classes sociales. Il décide alors d'écrire en flamand, par réaction, car à l’époque cette langue était considérée comme un patois paysan par la bourgeoisie flamande, qui elle s’exprimait en français. Or, aux Pays-Bas, où on parlait aussi une langue flamande, il existait une littérature écrite qui était respectée. Henri se rend compte qu’il doit y avoir moyen de donner au « patois » flamand de Belgique ses lettres de noblesses.

« Si je parviens à écrire, je me jetterai à corps perdu dans la composition flamande. » dira-t-il.
Pourtant Conscience avait déjà écrit des poèmes, mais en français. Il se met donc à écrire en flamand « In 't Wonderjaar 1566 », inspiré de la révolte des gueux. Son père sera scandalisé de voir son fils écrire en flamand et il lui ferme la porte du domicile familial. Sans argent, il est d’abord recueilli par un ancien camarade de classe, puis il attire l’attention des gens de la haute société, qui le présentent à Léopold I (lequel avait déjà demandé que le « Wonderjaar » soit ajouté à la bibliothèque de chaque école du royaume). Il obtient un poste aux archives provinciales qui lui assurent un revenu, puis publie « Fantasy » en 1837. L’année suivante, paraît son roman historique le plus célèbre : « De Leeuw van Vlaenderen » (« Le Lion des Flandres »)

Ce livre retrace la bataille des Éperons d'or (qui vit la victoire des milices communales flamandes contre les troupes du roi de France Philippe le Bel). On a dit que ce roman ressemblait à l’Ivanhoé de Walter Scott, dans la mesure où il n’y a pas vraiment de héros principal. C’est tout le groupe qui remporte la victoire. Conscience a voulu démontrer que la Flandre était un pays riche et que c’est pour cela que le roi de France la convoitait.

Rapidement traduit en français, le livre a été lu par la bourgeoisie francophone.

Conscience écrira d’autres livres, toujours en flamand (« Comment devenir un peintre », « Ce que peut souffrir une mère », « Siska van Roosemaei », « Lambrecht Hensmans », « Jacob van Artevelde », « le Conscrit »). Ses idées commencent à être admises, surtout dans les milieux nationalistes flamands. Écrire en flamand ne choquait plus, au contraire c’était devenu une mode. Conscience demeurera celui qui a appris à lire à son peuple (hij leerde zijnvolk lezen).En 1845 Henri (devenu Hendrik) publia une Histoire de la Belgique, mais on lui fit comprendre qu’il était meilleur quand il décrivait la vie ordinaire des gens du peuple.

Notons encore qu’il fut le premier conservateur du Musée Wiertz et qu’à son décès il eut droit à des funérailles nationales. Ses livres ont vieilli, mais ses descriptions de la vie des gens ordinaires conservent un intérêt sociologique certain.

Henri Mocke (1803-1862)

Moke était un fils de Jean-Jacques Mocke, professeur de langue à Torhout et qui travaillait aussi en France (Paris, Le Havre). Il fit ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand à Paris. Il a ensuite étudié la philosophie et la littérature à l'Université de Louvain et à Gand. En 1830, il se retira à Bruges et se consacra à la recherche d'archives. Professeur extraordinaire à l'Université de Gand, il fut membre de l'Académie royale de Belgique. Historien reconnu, il a écrit de nombreux romans historiques.

Son premier ouvrage, « Les Gueux de mer » (1827) est resté le plus célèbre. On y devine la formation de la conscience nationale (et cela avant même la révolution de 1830), ce qui rend ce livre intéressant.

Moke s’est intéressé ici à la période où la Belgique était sous la coupe du fameux duc d’Albe, ce qui montre bien l’état d’esprit des intellectuels qui vivaient au Sud des grands Pays-Bas instaurés par le traité de Vienne : ils rêvaient de révolte et d’émancipation. L’histoire se passe au XVIème siècle, à l'époque des Pays-Bas de Philippe II. L’Inquisition fait rage et le duc d'Albe veut asservir la population et la maintenir dans la religion catholique. Des gentilshommes se révoltent. Avec de petits navires, ils s’en prennent aux grands bateaux espagnols. Malgré la supériorité militaire de ces derniers, ils parviendront malgré tout à gagner leur indépendance. Le héros, Louis de Winchestre, a dû renoncer à tout (son titre, sa fortune et sa femme) pour défendre sa patrie et son peuple.

Dans sa préface, Mocke dit ceci : « Cet ouvrage a été composé dans le but d'offrir aux lecteurs le tableau fidèle d'une époque glorieuse pour la Belgique. On a voulu rappeler à ceux qui connaissent l'histoire de notre patrie, et montrer à ceux qui l'ignorent, quel fut l'excès de l'oppression sous laquelle un gouvernement étranger fit gémir ces malheureuses provinces; comment nos ancêtres surent défendre leurs droits; et par quel mélange extraordinaire de génie, de persévérance, de courage et de vertu, un homme, auquel nul autre encore n'a pu être justement comparé, donna la liberté à une partie des Pays-Bas et rendit moins insupportable le joug qui pesait sur l'autre. »

Un extrait :

Pendant les premières années du règne de Philippe II vivait à Bruges un vieux gentilhomme flamand, issu d'un sang illustre, et possesseur d'une fortune immense. C'était Jean de Bruges, seigneur de Gruthuysen. Longtemps, il avait signalé sa valeur dans la carrière des armes; et plus d'une fois, dans la guerre d'Allemagne, il avait tiré du péril l'empereur Charles-Quint et son fameux général Ferdinand Alvarès de Tolède, duc d'Albe. Mais quand ses cheveux commencèrent à blanchir, et qu'il eut vu le dernier de ses enfants, Gildolphe de Bruges, mourir sur un champ de bataille de la mort des héros, il déposa son armure, et revint dans sa patrie consacrer ses dernières années à l'éducation de son petit-fils; Louis de Winchestre, seul rejeton de l'antique race des Gruthuysen.
À la même époque, le comte de Waldeghem, brave officier qui avait accompagné le vieillard dans presque toutes ses campagnes, perdit son épouse, et le chagrin qu'il conçut de cette perte le détermina à quitter un pays où tout lui rappelait celle qu'il avait tant aimée. Il prit donc la résolution de faire le voyage d'Espagne et avant de partir il confia à la protection du seigneur de Gruthuyzen sa fille Marguerite, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. Jean de Bruges avait reçu avec joie ce dépôt précieux : les deux enfants furent élevés ensemble, et ils devinrent presque également chers au vieux gentilhomme.
Déjà cependant grondait l'orage qui devait bientôt éclater sur les Pays-Bas. L'hérésie de Luther et de Calvin faisait des progrès rapides, tandis que le roi Philippe empiétait chaque jour sur les droits de la nation et préparait de longue main l'établissement de l'Inquisition et du pouvoir absolu. Fidèle à l'exemple de ses aïeux, le seigneur de Gruthuyzen resta également attaché à la foi catholique et aux privilèges de la Flandre : il inspira aux enfants qu'il avait voulu élever lui-même une piété douce et bienveillante, un patriotisme sans exagération; et ses leçons fortifiées par ses exemples firent germer toutes les vertus dans leurs jeunes cœurs.


Notons que les « Gueux de mer » a été republié en 2001 par l’Académie royale de Langue et Littérature françaises, Collection Histoire littéraire, avec une introduction de Raymond Trousson.

Charles Potvin (1818-1902)

Historien et écrivain belge, né à Mons. Il a écrit des poèmes et des pièces patriotiques, ainsi qu'un «Aperçu général de l'histoire des lettres en Belgique». Il fut conservateur du Musée Wiertz et membre de l'Académie royale de Belgique. Il existe à l’ULB un « Fond Charles Potvin », qui contient les écrits de l’auteur (articles de presse, discours, correspondance, poésies, comptes rendus, etc.).

Potvin est de ceux qui tentèrent de donner à la Belgique une littérature nationale. Du coup, ses poèmes sont d’essence patriotique et ses pièces essentiellement des drames historiques, comme par exemple « Les Gueux », dont chaque tableau renvoie à la peinture d’histoire (voir les propos de Marc Quaghebeur dans la vidéo).Il écrit aussi, dans la même logique patriotique, « De la corruption littéraire en France ». Comme poète romantique, il sera moqué par la Jeune Belgique.

A l’époque, la vie politique est dominée par la lutte entre le conservatisme (le parti catholique) et le modernisme (le parti libéral et la jeunesse universitaire). Potvin a toujours été du côté de la liberté et à ce titre il se rapproche de De Coster. Malheureusement il confond un peu le vrai lyrisme avec l’éloquence et plus tard Joseph Hanse lui reprochera ses partis pris, son patriotisme outrancier, sa rhétorique déclamatoire et l’étroitesse de son esprit partisan. Selon lui, Potvin fut incapable de dissocier littérature et politique.

Ceci étant dit, il faut comprendre que notre auteur a écrit au moment où la Belgique se créait. Le nouveau pays avait besoin d’écrivains officiels pour chanter ses louanges, rôle dans lequel il semble avoir trouvé sa voie. Certes, cela nous fait sourire aujourd’hui, à une époque où la Belgique est sans cesse au bord de l’éclatement (ou de l’implosion, je ne sais pas trop) mais Potvin doit se comprendre dans l’esprit de son temps.

Jean François Foulon