Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Max Elskamp

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Marc Quaghebeur parle de Charles De Max Elskamp


Max Elskamp (Anvers, 1862 – 1931)

est un poète symboliste belge, membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Il est issu d’une famille modeste qui a réussi. En effet, le grand-père épicier s’était enrichi aux USA lors de la ruée vers l’or et était revenu à Anvers comme armateur, tandis que le père était banquier. Sa mère, elle, était d’origine wallonne. Il étudie le droit à l’ULB mais il s’intéresse surtout à la littérature (Flaubert, Musset, Voltaire, Verlaine, Mallarmé). Une fois devenu avocat, il plaide peu et sans grand enthousiasme. Il faut dire qu’il ne doit pas travailler pour vivre, comme beaucoup d’écrivains de sa génération. Cela ne le rend pas spécialement heureux et il traîne une sorte de malaise de vivre constant. Indépendant, il ne veut pas être influencé par les courants littéraires de l’époque, au point qu’il en arrive à un certain moment à brûler tout ce qu’il a écrit :

« J’ai fait un holocauste ; hier j’ai brûlé tous mes vers ; pour être pur et n’avoir plus d’attache avec cette ignoble époque d’université – je les ai avant relus tous ; et cela m’a demandé du temps ; il y en avait qui dataient de la 3ème !!! C’est très chic à empiler des cahiers dans son feu et de voir brûler tout cela ; quand ça a été fini je me suis senti soulagé ; il me semble que j’ai rompu avec la tradition ; et je suis à présent devant l’immensité du Rien n’osant toucher à rien de peur de retomber sur le chemin de tous. »

Ceci étant dit, il écrit tout de même dans quelques revues (La Jeune Revue littéraire, La Jeune Belgique, La Wallonie) et en 1886 il publie « L'Éventail japonais » (six poèmes tirés à cinquante exemplaires et distribués aux proches). Il reste donc avant tout un écrivain confidentiel. Des fiançailles rompues accentuent sa dépression. Il décide alors de voyager et fait une croisière en Méditerranée, durant laquelle il longe l’Algérie, la Tunisie et la Corse (mais curieusement il fera croire qu’il a visité la Grèce et l’Asie mineure).

Sa correspondance nous en dit long sur son manque de confiance en lui et en son écriture. Restant volontairement en marge des courants littéraires, il a pourtant la volonté de produire une œuvre vraie et authentique, ce qui en fait semble le paralyser. Il n’aime pas les milieux bourgeois et préfère les petites gens, leur manière de vivre, leurs métiers, leur folklore. Il s’intéresse à la religion et à l’art asiatique (estampes japonaises, bouddhisme) et même à l’ésotérisme et à l’astronomie. Il invente même un thermomètre à cadran de précision (une partie de ses collectionsse trouve aujourd’hui au Musée de la vie wallonne à Liège). Il fait aussi des stages dans une imprimerie et fabriquera lui-même une presse, puis deviendra relieur, ébéniste et horloger.

Solitaire, il imprimera lui-même ses écrits (comme le fera plus tard Roger Foulon) et ne soumettra pas ses manuscrits aux éditeurs. Il met un point d’honneur à effectuer toutes les étapes de la confection d’un livre (écriture, corrections, maquette, papier, mise en page, illustrations). Il tire peu d’exemplaires, qu’il distribue aux amis et aux journalistes.Maurice Des Ombiauxlui a écrit ceci :

« Vous êtes aimé de quelques hommes qui vous connaissent, mais si votre œuvre était un peu plus répandue vous ne tarderiez pas à apparaître comme celui que l’on attendait pour nous dire l’effroyable misère que nous avons traversée et nous faire communier dans d’admirables vers gonflés de sensibilité et d’émotion et d’une humanité éternelle. »

Pendant la Première Guerre mondiale, il est farouchement opposé à l’invasion allemande (« Je ne connaissais pas la haine, pour moi les hommes étaient tous frères, les Allemands m’ont appris la haine… »)A partir de 1920, il se montre plus prolifique, écrivant même la nuit alors que sa santé est en train de décliner (Chansons désabusées,La chanson de la rue Saint-Paul, Les sept Notre-Dame des plus beaux métiers, Les délectations moroses, Remembrances et AegriSomnia). Malheureusement, les premiers signes de démence commencent à apparaître et il a des idées étranges. Par exemple, il ne quitte plus sa maison qu’en compagnie d’un gendarme, car il craint pour sa vie. Il meurt seul en 1931.

Son écriture se caractérise par des quatrains et des vers courts. Sa langue peut surprendre, sans qu’on sache si cela est dû à son bilinguisme (français et néerlandais), ou à une sorte de maniérisme, comme chez Mallarmé. En tout cas, il a un style bien à lui. Notons que plusieurs de ses œuvres ont été publiées à titre posthume. Ce n’est d’ailleurs qu’une vingtaine d’années après son décès qu’il connaîtra un peu de notoriété. Il est clair que de son vivant, en imprimant de chaque œuvre un nombre d’exemplaires restreint et en réservant ceux-ci à une élite, il n’a pas contribué à son succès. Il faudra attendre 1967 pour voir paraître les œuvres complètes de Max Elskamp. En 1987, il entre chez Labor et en 1997dans la collection Poésie de Gallimard.

Notons, puisque notre article fait suite à l’interview de Marc Quaghebeur, que Max Elskamp légua ses papiers et sa bibliothèque en partie à la Bibliothèque royale (qui les confia aux Archives et Musée de la Littérature), à l'Université libre de Bruxelles et au Musée de la Vie wallonne à Liège.

Voici maintenant un poème de notre auteur : Horloge admirable
Or, en aujourd’hui et mes heures,
Marie du temps quotidien
Pour le travail et pour le pain
Des vies qui rient, des vies qui pleurent,
Je vous salue, Marie-aux-heures ;

Et vous salue, Marie-au-peuple,
Mon peuple bon de chrétienté,
Et si patient d’équité
Depuis des temps d’éternité,
Et vous salue, Marie, mon peuple.

Or les villes, Marie-aux-cloches,
Mes villes d’hiver et d’été
Et de tout près, et d’à côté,
Mes villes de bois ou de roche
Bien vous saluent, Marie-aux-cloches ;

Et vous saluent, Marie-aux-îles,
Que font les bons chez les mauvais,
Les coeurs naïfs et les muets
Aux heures longues de ces villes
Qui vous saluent, Marie-aux-îles,

Et puis aussi, Marie-du-temps,
Ceux du présent, et les absents
Aux joies du rire ou dans la peine ;
Et puis aussi, Marie-du-temps,
Moi dans la vie comme à la traîne.

Max Elskamp, Salutations
Ce qui frappe d’emblée, à la lecture d’un tel poème, c’est sa musicalité. Il y a dans ces vers une sorte de bercement, de balancement, qui en font tout le charme. Des vies qui rient, des vies qui pleurent,

Je vous salue, Marie-aux-heures

La répétition du mot « vie » accompagné de sa relative marque bien ce balancement et les sonorités (« vie » - « rient » « Marie » / « pleurent »- « heures ») renvoient assurément au domaine musical, qui chez Elskamp est plus qu’un simple accompagnement du poème, mais semble au contraire en être le thème principal. On dirait que la mission du texte est de dire la musique. Celle-ci est-elle sacrée, proche des cantiques, ou au contraire populaire ? Il est difficile de trancher.

On sait qu’Elskamp est fasciné par le petit peuple etcelui-ci est bien présent dans notre texte : « temps quotidien », « travail », « pain », « Marie-au-peuple », rires et pleurs, etc. On serait donc tenté de voir ici une chanson populaire. Pourtant, en y regardant de plus près, on se rend compte qu’on ferait fausse route si on se limitait à cette interprétation. D’abord, le style est riche et recherché, voire archaïsant et mallarméen (« Or, en aujourd’hui et mes heures»). Ensuite, il y a dans ce poème quelque chose de sacré, de mystique. Ainsi le poète donne à son texte les allures d’une prière, ne serait-ce que par le choix du prénom Marie. Le doute n’est plus permis quand il dit «Je vous salue, Marie-aux-heures » ou « Mon peuple bon de chrétienté ». On parle de l’éternité (« temps d’éternité »), des bons, des mauvais, des présents et des absents. La musique d’Elskamp semble donc plus proche des cantiques que des chansons populaires.

Pourtant, ce peuple, il l’aime (« peuple bon de chrétienté ») mais on dirait qu’il y a un hiatus entre lui et le poète. Alors qu’il parle collectivement du peuple, c’est la voix singulière de l’écrivain qu’on devine et qu’on entend. Il y a là un rapport pour le moins singulier du sujet individuel au collectif, comme si le poète souhaitait une fusion entre lui et ce peuple tout en constatant qu’elle est impossible car il est d’un autre monde, d’une autre culture. Tel est peut-être finalement son drame personnel et la cause de la folie dans laquelle il sombra à la fin de sa vie. Une sorte d’isolement, de solitude, d’impossibilité de parvenir à s’intégrer à ces gens du peuple qu’il préfère pourtant aux bourgeois de son propre milieu social.

La musique des poèmes, loin des flonflons populaires ne dit-elle pas finalement le silence, celui dans lequel s’enferme notre auteur ? La vie s’est écoulée (« Marie-du-temps »), les êtres chers comme son père ou sa mère s’en sont allés (« Ceux du présent, et les absents »), le rire alterne trop souvent avec la peine (« Aux joies du rire ou dans la peine ») et le poète reste seul, en marge de la société et incapable de s’y intégrer («Moi dans la vie comme à la traîne »).

Jean-François Foulon