Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Eekhoud Georges

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Histoire de la littérature belge francophone sous le règne de Léopold II

Lors de sa dernière interview sur Actu-TV, Marc Quaghebeur nous a parlé de la littérature belge sous Léopold II. Il s’est surtout penché sur deux écrivains, à savoir Camille Lemonnier et Georges Eekhoud. Je ne parlerai pas du premier, puisque j’ai déjà évoqué l’auteur naturaliste de « Un mâle » lors d’un précédent article, auquel je renvoie les lecteurs. Je me pencherai donc exclusivement ici sur Georges Eekhoud.

Celui-ci est né à Anvers en 1854 et est mort à Bruxelles en 1927. Flamand de naissance, son éducation fut francophoneet tout naturellement c’est en français qu’il écrivit, car à l’époque la grande littérature en Belgique se faisait en français. Notons cependant que pour vivre et gagner sa vie, il écrivit des romans populaires, qui eux furent rédigés en néerlandais (sous pseudonyme).

A la différence de la plupart des écrivains d’origine flamande qui écrivent dans la langue de Voltaire, il était d’origine modeste. Orphelin très jeune, il fut élevé dans une famille bourgeoise, ce qui lui permit de faire des études, non seulement à Malines, mais aussi en Suisse. Certains critiques ont insisté sur cette dualité chez notre écrivain (deux langues, deux pays). Par contre, il est resté en marge du mouvement littéraire parisien, et s’il a bien rencontré Zola ou Verlaine, ce ne fut qu’une seule fois et à Bruxelles. Rédacteur au quotidien « L'Étoile belge », il participa activement à la revue « La Jeune Belgique ».

Son premier roman, « KeesDoorik », parait en 1883. Le héros est déjà un marginal. Puis paraîtront « Kermesses » et « La Nouvelle Carthage », ouvrages dans lesquels Eekhoud affiche clairement sa tendresse pour les déshérités et sa haine des bourgeois.Ses opinions anarchistes le poussèrent à quitter « La Jeune Belgique » pour rejoindre le groupe du « Coq rouge ». Il faut dire que notre écrivain s’était rallié aux idées d'Edmond Picard, franc-maçon, premier sénateur socialiste, et qui refusait la théorie de l’art pour l’art prônée par « La jeune Belgique ». Pour, lui, l’art devait avant tout être social et son but visait à abattre la bourgeoisie et à mettre le peuple au pouvoir.

En 1892, Eekhoud participe à la fondation de L'Art social avec Camille Lemonnier, Émile Verhaeren et le socialiste Émile Vandervelde. Mais il fut surtout connu lors de la sortie de son roman «Escal-Vigor» (1899) au Mercure de France. En effet, ce livre traitait de l'homosexualité, ce qui à l’époque semblait scandaleux. Eekhoud fut poursuivi, mais il fut finalement acquitté au tribunal. Il faut préciser que des écrivains célèbres l’avaient fermement soutenu.

A propos d’homosexualité, notons qu’Eekhoud, qui était marié, se lia d’amitié avec un certain Sander Pierron, un jeune ouvrier typographe exploité par son patron. Il l’engagea comme secrétaire et l’initia même à m’écriture. Leur correspondance fut publiée dans un ouvrage, « Mon bien-aimé petit Sander ». On comprend, à sa lecture, que les deux hommes (mariés) entretenaient une discrète relation sentimentale.

Plus tard, vers 1905, Eekhoud accueillit chez lui un auteur néerlandais (Jacob Israël de Haan), qui avait ouvertement abordé le thème de l’homosexualité dans son roman« Pijpelijntjes ». Là aussi une grande amitié lia les deux écrivains. De Haan traduisit « Escal-Vigor », « Les Libertins d'Anvers » et « La Nouvelle Carthage », tandis qu’Eekhoudrédigea la préface du deuxième roman de son ami.

Il faut comprendre que par le biais d’une revendication homosexuelle, notre auteur remet surtout en cause la morale traditionnelle et les rapports politiques et sociaux dans leur ensemble. Dans ce roman « Escal-Vigor » si décrié, c’est d’abord l’auteur anarchiste qui s’est exprimé.

Il serait d’ailleurs réducteur de ramener Eekhoud à sa défense de l’homosexualité. A titre d’exemple, voici un extrait de « La nouvelle Carthage », où il se montre particulièrement lyrique :

« À l'horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe d'adieu, aussi longtemps qu'ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes éparpillaient des vols d'ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu'elles désoleront éternellement les marinistes. »

Notre auteur avait d’ailleurs remporté le prix quinquennal grâce à ce roman. Voici comment Maurice Wilmotte (professeur ordinaire à l’université de Liège, quiinaugura la Section de Langue et Littérature romanes de l'ULg.Militant wallon, il se consacra essentiellement à la littérature française du Moyen Age et aux chansons de geste)justifia le choix du jury :

« En vous proposant, Monsieur le ministre, d'accorder le prix quinquennal de littérature française à La Nouvelle Carthage, nous avons cru rendre un hommage d'équité à celui de tous nos écrivains qui doit le plus à lui-même et le moins à l'esprit de secte ou de coterie et en général aux influences étrangères. S'il était supérieur à ses concurrents par son originalité manifeste, il les égalait d'un autre côté par sa technique littéraire et sa haute et large compréhension. Ce qui caractérise M. Eekhoud plus que tout autre artiste belge, c'est la sincérité d'impression et le labeur probe dont ses ouvrages portent l'inimitable cachet. Tels ses ouvrages, tel l'homme lui-même. La religion de la souffrance humaine résume, semble-t-il, les aspirations si variées et parfois si ondoyantes de M. Eekhoud. Cet artiste à la patte rude, au verbe mâle et coloré, est aussi un sensitif dont la plume a des délicatesses infinies pour décrire les infortunes qui se cachent dans l'obscurité indifférente des villes. Toujours, quel que soit son thème, M. Eekhoud reste l'observateur sincère, attentif et ému, du même peuple et de la même nature. Et cet observateur est en même temps bien personnel : sa personnalité déborde dans ses œuvres sous les ingénieux déguisements d'une fiction romanesque mais si elle s'y manifeste avec une indéniable vigueur, elle n'apporte toutefois avec elle aucun étalage de vanité, aucune affirmation déplaisante d'un moi bouffi et mesquin. Elle ignore cette psychologie égoïste qui ramène à la glorification de l'individu toutes les conquêtes d'un cerveau généreusement doué. Elle est largement humaine et capable de la plus rare des abnégations. »

Jean François Foulon