Quand ACTU-tv parle des grands auteurs belges...

Charles De Coster

Une chronique de Marc Quaghebeur. Un texte de Jean François Foulon


Vidéo: Marc Quaghebeur parle de Charles De Coster
Charles De Coster (1827, 1879)

La petite vidéo que Marc Quaghebeur a consacrée à Charles De Coster a aiguisé ma curiosité et m’a donné l’envie d’en savoir un peu plus sur cet écrivain que je connaissais peu.

La mère de Charles De Coster était wallonne, tandis que son père était flamand (ce qui ne l’a pas empêché de naître à Munich) mais il vécut essentiellement à Bruxelles, ce qui en fait un belge à part entière. Il fit ses gréco-latines au collège St Michel puis il travailla à la Société Générale de banque de Belgique. Il en démissionnera six ans plus tard pour aller étudier à l’Université libre de Bruxelles où il obtient un diplôme en Philosophie et Lettres. Il y fut surtout formé au libre examen, ce qui l’éloigna de l’éducation catholique reçue antérieurement au collège.

Résolument anticlérical, il sera même franc-maçon. Il travailla un peu dans le journalisme, puis occupa un poste aux Archives du Royaume. Pendant quatre années, il fut secrétaire à la Commission royale pour la publication des anciennes lois et ordonnances, ce qui le familiarisa avec les procès de sorcellerie (il s’en souviendra dans ses romans) et lui permit de perfectionner sa connaissance du français du XVIe siècle (dont il imitera bien des traits dans Uylenspiegel). Enfin, il finira répétiteur à l'École royale militaire.

On peut dire qu’il vécut dans des conditions matérielles souvent très difficiles. En effet, à part ces quelques emplois, il se consacra essentiellement à la littérature mais ne connut ni le succès ni la renommée de son vivant. Notons qu’il faillit un jour se battre en duel pour défendre l'honneur de sa sœur, victime d’un personnage peu recommandable, escroc au mariage. Le duel fut finalement annulé car les témoins ne purent se mettre d’accord sur le choix des armes (sabre d'infanterie ou pistolet).

Sur le plan littéraire, il s’intéresse au folklore flamand et réécrit à sa manière les légendes anciennes (là on retrouve notamment Sire Halewyn, personnage mythique qui inspirera également Michel de Ghelderode). C’est au début des années 1860 qu’il écrira les « Contes brabançons » et les « Légendes flamandes » (au style archaïque et comportant des alinéas très brefs où abondent les répétitions). Il collabore aussi au journal « Uylenspiegel », fondé par Félicien Rops. On y traite des polémiques littéraires et artistiques sur le ton de l’humour. C’est en fait dans cette revue que parurent les « Légendes flamandes ».

C’est en 1867 qu’est publiéson chef-d’œuvre en quatre volumes(avec des eaux fortes de Félicien Rops) : « La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Uylenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs ».L’ouvrage sera traduit plus tard dans toutes les langues européennes. Le titre à lui seul est déjà tout un programme et imite par dérision ceux des anciens romans de chevalerie (que l’on pense à « L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche » de Cervantes) mais aussi et surtout ceux du grand maître de l’humour et de la démesure qu’est Rabelais (« Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi des Dipsodes »).

Il faut bien comprendre qu’Uylenspiegel » est véritablement la première grande œuvre littéraire créée en Belgique francophone depuis la récente indépendance du pays en 1830. Je l’ai déjà expliqué dans un article précédent : pour exister politiquement, le nouvel Etat se devait de justifier son existence par une spécificité culturelle propre afin de se distinguer de la France (toute la haute bourgeoisie, même flamande parlait français à l’époque). Il fut donc décrété un peu arbitrairement que la culture belge alliait l’esprit germanique à l’esprit latin et en offrait une synthèse originale. Rien n’était plus faux évidemment, car chaque communauté (wallonne ou flamande) avait ses valeurs et ses coutumes propres.

Toujours est-il que lorsque que parut cet inespéré chef d’œuvre qu’était « Uylenspiegel », on aurait pu s’attendre à ce qu’il incarnât par excellence cet esprit « belge » qu’on avait tant de mal à définir. Mais il suscita au contraire de nombreuses critiques au sein du milieu conformiste belge. L’élite (majoritairement francophone donc) n’adhère pas à cette vision nationale, car cette œuvre incarne trop le cœur et l’esprit de la Flandre. De Coster devra attendre après sa mort la génération de La Jeune Belgique (en gros les années 1881 à 1897), celle de Camille Lemonnier et de Georges Eekhoud, pour être reconnu. Bref, alors que « Uylenspiegel » était célèbre à l’étranger, ce livre resta longtemps ignoré en Belgique même.

Que trouve-t-on finalement dans cet ouvrage ? Essentiellement le cœur et l'esprit de la Flandre dont il évoque le folklore, le climat et les traditions. En fait le romancier a mélangé l'histoire et le mythe et a fait de l'aventure d'une famille particulière celle de tout un peuple. Ecrivain francophone, poète visionnaire, De Coster se rapproche de la tradition de Rabelais. Son héros Till Uylenspiegel (Till l'espiègle) est avant tout un défenseur de la liberté puisqu’il lutte contre l'oppression de Philippe II d’Espagne et de son représentant, le sinistre duc d'Albe. En règle générale, il se dresse d’ailleurs contre toutes les formes d'oppression.Notons que l’œuvre a été adaptée au cinéma avec Gérard Philipe d’abord et plus récemment, en 1977,par les réalisateurs soviétiques Alov et Naoumov.

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Résumé :

Né le même jour que Philippe II, empereur d'Espagne et des Pays-Bas, Thyl Uylenspiegel, cet homme du peuple, est tout différent du sévère souverain puisque lui est joyeux et drôle. Après avoir accusé des prêtres d’avoir détourné de l’argent (on reconnaît bien là l’anticléricalisme de De Coster), il doit se rendre à Rome pour demander pardon au pape. Ce voyage plein d’aventures ne se fait pas sans incidents. De retour en Flandre, il apprend que son père a été condamné à être brûlé vif par l’Inquisition, tandis que sa mère a été torturée à mort par les Espagnols. Il n’aura de cesse de vouloir venger ses parents, mais derrière ce combat personnel, c’est celui de tout le peuple flamand contre le joug espagnol qui se dessine. Thyl incarne la liberté face à l’oppresseur qu’est Philippe II. Il va donc semer la révolte dans toutes les villes et grâce à lui la Flandre sera libérée.

Je l’ai déjà dit, au départ Uylenspiegel est un héros de légende (on n‘a jamais trouvé de preuve de l’existence historique du personnage) et aurait vécu au XIVe siècle. De Coster, lui, le fait vivre au XVIe, sous l’occupation espagnole, ce qui renforce la portée de ses exploits.

Notons que l’orthographe du nom Uylenspiegel est variable : Ulenspiegel (en français), Eulenspiegel (en allemand), Uilenspiegel (en néerlandais). Charles De Coster optera pour la forme Uylenspiegel. Son livre n’est ni un roman historique (le héros est légendaire et ses exploits sont imaginaires, même si le contexte de la domination espagnole est réel), ni un roman réaliste (il y a trop d’humour et de fantaisie), ni un roman épique (le lecteur admire peut-être ici un héros charismatique qui guide son peuple, mais il est d’origine populaire, est très terre à terre, et n‘atteint jamais au sublime). En fait, on a plutôt une histoire inventée, remplie de péripéties, et insérée dans un cadrehistorique. Ce livre a permis à son auteur de développer ses idées personnelles : le progrès, la justice, la maîtrise des passions, la conquête de l'autonomie, etc. On sait que De Coster s’indignait quand des grèves étaient réprimées par la force ou quand l’esclavage continuait à être toléré aux Etats-Unis. Par ailleurs, le style archaïque employé a une double fonction : permettre de faire croire au lecteur qu'on est bien au XVIe siècle et permettre à l’auteur de désobéir aux règles de la littérature de son époque. Ce dernier point explique sans doute pourquoi notre auteur n’a obtenu ni prix, ni notoriété de son vivant. Son livre a eu peu de succès lors de sa parution et il faudra attendre quinze ans après le décès de De Coster pour que soit reconnu son génie.

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Un extrait :

Le lendemain, qui était le jour du supplice, les voisins vinrent, et par pitié enfermèrent ensemble, dans la maison de Katheline, Ulenspiegel, Soetkin et Nele. Mais ils n'avaient point pensé qu'ils pouvaient de loin entendre les cris du patient,et par les fenêtres voir la flamme du bûcher.Katheline rôdait par la ville, hochant la tête et disant:

- Faites un trou, l'âme veut sortir.
A neuf heures, Claes en son linge, les mains liées derrière le dos, fut mené horsde sa prison. Suivant la sentence, le bûcher était dressé dans la rue de Notre-Dame,autour d'un poteau planté devant les bailles de la maison commune. Le bourreau et ses aides n'avaient pas encore fini d'empiler le bois.

Claes, au milieu de ses happe-chair, attendait patiemment que cette besogne fût faite, tandis que le prévôt à cheval, et les estafiers du bailliage, et les neuf lansquenets appelés de Bruges, pouvaient à grand'peine tenir en respect le peuple grondant.

Tous disaient que c'était cruauté de meurtrir ainsi en ses vieux jours injustementun pauvre bonhomme si doux, miséricordieux et vaillant au labeur.

Soudain ils se mirent à genoux et prièrent. Les cloches de Notre-Dame sonnaientpour les morts. Katheline était aussi dans la foule de peuple, au premier rang, toute folle.Regardant Claes et le bûcher, elle disait hochant la tête:

- Le feu! le feu! Faites un trou: l'âme veut sortir.
Soetkin et Nele, entendant le son des cloches, se signèrent toutes deux. Mais Ulenspiegel ne le fit point, disant qu'il ne voulait point adorer Dieu à la façon des bourreaux. Et il courait dans la chaumine, cherchant à enfoncer les portes et à sauter par les fenêtres; mais toutes étaient gardées.

Soudain Soetkin s'écria, en se cachant le visage dans son tablier:
- La fumée!

Les trois affligés virent en effet dans le ciel un grand tourbillon de fumée toute noire. C'était celle du bûcher sur lequel se trouvait Claes attaché à un poteau, et que le bourreau venait d'allumer en trois endroits au nom de Dieu le Père, de Dieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit.

Claes regardait autour de lui, et n'apercevant point dans la foule Soetkin et Ulenspiegel, il fut aise, en songeant qu'ils ne le verraient point souffrir. On n'entendait nul autre bruit que la voix de Claes priant, le bois crépitant, les hommes grondant, les femmes pleurant, Katheline disant: ‘Otez le feu, faites un trou: l'âme veut sortir’, et les cloches de Notre-Dame sonnant pour les morts.

Soudain Soetkin devint blanche comme neige, frissonna de tout son corps sans pleurer, et montra du doigt le ciel. Une flamme longue et étroite venait de jaillir du bûcher et s'élevait par instants au-dessus des toits des basses maisons. Elle fut cruellement douloureuse à Claes, car, suivant les caprices du vent, elle rongeait ses jambes, touchait sa barbe et la faisait fumer, léchait les cheveux et les brûlait.

Ulenspiegel tenait Soetkin dans ses bras et voulait l'arracher de la fenêtre. Ils entendirent un cri aigu, c'était celui que jetait Claes, dont le corps ne brûlait que d'un côté. Mais il se tut et pleura. Et sa poitrine était toute mouillée de ses larmes.

Puis Soetkin et Ulenspiegel entendirent un grand bruit de voix. C'étaient des bourgeois, des femmes et des enfants criant:
- Claes n'a pas été condamné à brûler à petit feu, mais à grande flamme. Bourreau, attise le bûcher! Le bourreau le fit, mais le feu ne s'allumait pas assez vite.
- Étrangle-le, crièrent-ils.
Et ils jetèrent des pierres au prévôt.
- La flamme! la grande flamme! cria Soetkin.
En effet, une flamme rouge montait dans le ciel au milieu de la fumée.
- Il va mourir, dit la veuve. Seigneur Dieu! Prenez en pitié l'âme de l'innocent. Où est le roi, que je lui arrache le coeur avec mes ongles?

Les cloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts. Soetkin entendit encore Claes jeter un grand cri, mais elle ne vit point son corps se tordant et criant à cause de la douleur du feu, ni son visage se contractant, ni sa tête qu'il tournait de tous côtés et cognait contre le bois de l'estache. Le peuple continuait de crier et de siffler, les femmes et les garçons jetaient des pierres, quand soudain le bûcher tout entier s'enflamma, et tous entendirent, au milieu de la flamme et de la fumée, Claes disant:
- Soetkin! Thyl!
Et sa tète se pencha sur sa poitrine comme une tête de plomb. Et un cri lamentable et aigu fut entendu sortant de la chaumine de Katheline. Puis nul n'ouït plus rien, sinon la pauvre affolée hochant la tête et disant: ‘L'âme veut sortir’.

Claes avait trépassé. Le bûcher ayant brûlé s'affaissa aux pieds du poteau. Et le pauvre corps tout noir y resta pendu par le cou.

Et les cloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts.

Jean-François Foulon